Après huit années de tergiversations judiciaires, Google a perdu son dernier recours. La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a rejeté, ce jeudi 2 juillet, l’appel formé par Google et sa maison mère Alphabet contre l’amende réclamée par Bruxelles en 2018. Le géant américain est accusé d’avoir abusé de sa position dominante en imposant des accords de préinstallation et en mettant en avant son moteur de recherche ainsi que son navigateur sur les appareils Android. Initialement fixée à 4,34 milliards d’euros par la Commission européenne, puis réduite à 4,125 milliards par le Tribunal de l’Union européenne, cette amende reste la plus lourde sanction antitrust jamais confirmée par l’Union européenne.
La confirmation d’une sanction historique
La décision rendue ce 2 juillet 2026 par la Cour, sise à Luxembourg, est désormais définitive : Google ne dispose plus d’aucune voie de recours pour faire annuler ou réduire cette amende. En rejetant l’ultime pourvoi formé par le groupe et sa maison mère Alphabet, la plus haute juridiction européenne valide la condamnation pour pratiques anticoncurrentielles et entérine la sanction de 4,125 milliards d’euros.
Initialement fixée à 4,34 milliards d’euros par la Commission européenne lors de sa condamnation originelle en 2018, la pénalité avait été légèrement revue à la baisse par le Tribunal de l’Union européenne en septembre 2022. Malgré cette réduction, elle conserve son statut de sanction antitrust la plus lourde jamais infligée en Europe. La CJUE a ainsi suivi les recommandations émises en juin 2025 par l’avocate générale Juliane Kokott, qui jugeait les arguments de la firme californienne infondés, en estimant que le Tribunal n’avait pas commis d’erreur de droit dans son analyse des effets de ces pratiques sur la concurrence.
Pour comprendre l’ampleur de cette décision, il faut se pencher sur la force de frappe d’Android. Ce système d’exploitation équipe aujourd’hui près de 70 % des appareils mobiles dans le monde, conférant à Google une part de marché écrasante. Contrairement à son grand rival Apple, qui contrôle rigoureusement son écosystème de bout en bout et privilégie ses propres services comme Safari, le groupe de Mountain View a adopté une stratégie différente : distribuer Android gratuitement aux constructeurs.
La Commission européenne a toutefois estimé que cette gratuité s’accompagnait d’obligations contractuelles très contraignantes. Google a, selon Bruxelles, imposé trois mécanismes déloyaux aux fabricants tels que Samsung ou Xiaomi : la préinstallation de Google Search et de Chrome pour obtenir la licence indispensable du magasin d’applications Play Store ; le versement de primes conditionnées à l’installation exclusive de Google Search ; et l’interdiction de commercialiser des appareils tournant sous des versions modifiées d’Android, les « forks », sous peine d’être exclus de l’écosystème Google.
Google se défend et s’adapte
Ces pratiques ont limité la marge de manœuvre des fabricants tout en freinant la concurrence. Les navigateurs comme Firefox et Opera, tout comme les moteurs de recherche concurrents tels que Qwant, DuckDuckGo ou Ecosia, ont été privés d’un accès jugé équitable aux consommateurs européens, renforçant ainsi la position de Google sur le marché de la recherche et de la publicité mobile.
Durant ce long affrontement judiciaire avec l’Europe, Google n’a cessé de clamer son innocence. La firme a fait valoir que l’Union européenne ignorait la concurrence exercée par Apple, particulièrement forte aux États-Unis, et a souligné qu’un utilisateur pouvait toujours télécharger des applications concurrentes. Juliane Kokott avait balayé cette défense en rappelant que la position dominante de Google créait des « effets de réseau » massifs qu’un concurrent, même aussi efficace, ne pouvait surmonter dans les mêmes conditions.
« Cette décision ne tient pas compte des investissements considérables que nous avons réalisés pour garantir qu’Android reste ouvert, interopérable et gratuit. Quoi qu’il en soit, nous avons adapté nos accords pour nous conformer à la décision initiale de 2018, et nous restons déterminés à poursuivre l’innovation et l’ouverture au bénéfice de nos utilisateurs, partenaires et développeurs », a déploré auprès de Reuters un porte-parole du géant américain.
En réaction à sa condamnation de 2018, Google s’était résolu à adapter ses contrats commerciaux. Dans les années suivantes, un écran permettant aux nouveaux utilisateurs européens d’Android de choisir leur moteur de recherche a notamment été mis en place. Bruxelles observe cependant que ces ajustements n’ont pas suffi à faire émerger une concurrence de masse : en juin 2026, Google conserve encore près de 89 % du marché européen de la recherche en ligne.
L’Europe durcit son bras de fer avec la tech américaine
L’amende de 4,125 milliards d’euros infligée à Google ne représente qu’une partie des sanctions européennes imposées à Alphabet, qui approchent désormais les 11 milliards d’euros sur la dernière décennie. La firme américaine s’est notamment vu infliger, en septembre 2025, une nouvelle pénalité de 2,95 milliards d’euros pour pratiques anticoncurrentielles dans le secteur de la publicité en ligne.
Pour Alphabet, qui a dépassé les 400 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel en 2025, ces amendes restent absorbables à court terme. Elles n’en alimentent pas moins l’inquiétude des investisseurs face au risque réglementaire européen. À la suite de la décision du 2 juillet, l’action Alphabet reculait d’environ 1 % à Wall Street, signe que le marché continue d’intégrer ce risque dans la valorisation du groupe.
L’avenir de Google en Europe pourrait aussi être rythmé par de nouvelles décisions dans le cadre du Digital Markets Act (DMA), entré pleinement en application en mars 2024. En janvier 2026, la Commission européenne a ouvert deux procédures de spécification visant à préciser les obligations de Google. La première concerne l’accès des services d’intelligence artificielle concurrents aux fonctionnalités matérielles et logicielles d’Android utilisées par Gemini. La seconde porte sur le partage, à des conditions équitables, raisonnables et non discriminatoires, de certaines données anonymisées de Google Search avec des moteurs de recherche tiers.
Ces procédures ne constituent pas, à ce stade, un constat de non-conformité. Mais elles rappellent que le DMA peut déboucher, en cas d’infraction, sur des amendes atteignant 10 % du chiffre d’affaires mondial d’un groupe, voire 20 % en cas de récidive. Pour Google, la décision du 2 juillet 2026 referme donc un vieux dossier Android, mais elle confirme surtout que l’ère de la domination sans entrave en Europe est désormais révolue.



