Depuis 2022, la guerre en Ukraine provoque une surmortalité inquiétante des dauphins en mer Noire. Rien qu’au mois de juin, 56 cétacés ont été retrouvés morts sur les côtes ukrainiennes, selon le parc national naturel des lagunes de Tuzly. Les scientifiques alertent sur une catastrophe écologique.

Un cimetière de plus en plus grand s’étend sur les côtes de la mer Noire. Pas d’humains, cette fois. Des dauphins. En juin, 56 carcasses ont été retrouvées échouées sur le littoral ukrainien, dans la région d’Odessa. Un record mensuel, selon le parc national naturel des lagunes de Tuzly, qui surveille la zone depuis des années. Pour les chercheurs, il ne s’agit pas d’un épisode isolé.

Depuis le début de l’invasion russe en février 2022, près de 100 000 cétacés auraient péri dans les mers Noire et d’Azov, selon une estimation des scientifiques du parc, difficile à vérifier avec précision. Un bilan impossible à établir avec une précision absolue tant une partie des zones concernées demeure inaccessible. Mais les observations accumulées sur les rivages ukrainiens, roumains, bulgares et turcs dessinent toutes la même tendance : la mortalité explose.

Une guerre aux effets directs

Pour Ivan Rusev, directeur de recherche du parc national naturel des lagunes de Tuzly, le doute n’est plus permis : l’activité militaire figure parmi les causes majeures de cette catastrophe. Explosions de mines sous-marines, bombardements côtiers, tirs de missiles, usage intensif de sonars militaires. Sans oublier les déversements chimiques massifs, en particulier après la destruction du barrage de Kakhovka en juin 2023, qui avait entraîné le rejet de polluants et de métaux lourds vers le bassin de la mer Noire.

Les scientifiques parlent désormais d’un « seuil critique » atteint dans le nord-ouest de la mer Noire. Les populations de cétacés y perdraient chaque jour un peu plus de leur capacité à se reproduire durablement. Le grand dauphin de mer Noire et le marsouin commun de la mer Noire sont aujourd’hui classés en danger d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Le dauphin commun de la mer Noire, lui, est jugé « vulnérable ».

Au-delà des cétacés, c’est toute la chaîne alimentaire qui vacille. La mer Noire abrite près de 180 espèces de poissons, des anchois aux esturgeons en passant par les requins. Mais l’accès aux zones de combat est impossible pour les scientifiques, qui doivent se contenter d’images satellite et de relevés partiels. Résultat : personne ne connaît vraiment l’étendue réelle des dégâts.

Sonars et traumatisme acoustique

Les combats ne s’arrêtent pas au rivage. Sous la mer, les explosions de mines, les missiles, les exercices navals et les sonars militaires transforment l’environnement acoustique en véritable champ de bataille. Pour les dauphins, le son est un repère vital. Ils s’orientent, communiquent, chassent et repèrent leurs congénères grâce à l’écholocation. Lorsque les ondes générées par les activités militaires saturent leur environnement, c’est toute leur capacité à survivre qui vacille.

Plusieurs spécialistes évoquent un traumatisme acoustique. Désorientés, certains animaux perdent leur faculté à se nourrir, d’autres fuient vers des zones inconnues où ils s’épuisent ou se retrouvent piégés dans des filets de pêche. Le stress chronique affaiblit également leur système immunitaire et compromet leur reproduction.

Des images satellite citées par The Guardian montraient encore, au printemps, des dizaines de navires russes à l’ancre près des côtes occupées et de la péninsule de Crimée. Les précédents existent. En 2008, des exercices navals britanniques avaient été identifiés comme cause probable de l’échouage d’au moins 26 dauphins communs en Cornouailles. Un scénario que la guerre en Ukraine semble reproduire à une tout autre échelle.

Autre ironie macabre du conflit : pendant que des cétacés s’échouent, d’autres sont dressés pour la guerre. Selon le renseignement militaire britannique, la marine russe aurait renforcé la protection de sa base de Sébastopol, en Crimée annexée, avec des dauphins entraînés notamment à détecter et contrer des plongeurs ennemis. Une pratique héritée de la guerre froide, jamais vraiment abandonnée.

Marées noires et raffineries en flammes

À la pollution sonore s’ajoute la pollution chimique. En décembre 2024, deux vieux pétroliers russes, les Volgoneft-212 et Volgoneft-239, ont été endommagés dans le détroit de Kertch, l’un ayant sombré et l’autre s’étant échoué, déversant du fioul lourd dans la zone. Les conséquences écologiques se font encore sentir plusieurs mois plus tard, tandis que les scientifiques redoutent des effets différés pendant plusieurs années encore.

Plus récemment, les frappes de drones ukrainiens sur la raffinerie et le terminal pétrolier russes de Touapsé, sur la côte est de la mer Noire, ont provoqué de nouveaux déversements d’hydrocarbures. Fumée noire, plages souillées, inquiétudes pour la faune marine : la scène s’est répétée à plusieurs reprises depuis le printemps.

Les bilans militaires s’actualisent presque chaque jour. Celui de la biodiversité, lui, avance plus lentement. À mesure que les combats se poursuivent, les chercheurs documentent une succession d’échouages, de pollutions et de perturbations qui redessinent l’équilibre de la mer Noire. L’ampleur réelle de ces dommages ne pourra sans doute être évaluée qu’une fois les armes tues.