Au moins 5 000 morts depuis le début du mouvement. Ce bilan, c’est celui qu’a dressé un responsable iranien qui, sous couvert d’anonymat, l’a révélé à Reuters ce dimanche 18 janvier. Parmi ces 5 000 personnes, environ 500 étaient membres des forces de sécurité, selon celui qui accuse les « terroristes et les émeutiers armés » d’avoir tué « des Iraniens innocents ».
Voilà près de trois semaines que le régime iranien fait face à une vague de manifestations, déclenchées le 28 décembre à Téhéran par des commerçants contre le coût de la vie. Le mouvement a ensuite pris une tournure plus globale, défiant ouvertement la République islamique en place depuis 1979. Des manifestations violemment réprimées par le régime, qui a aussi décidé de couper l’accès à internet dans tout le pays.
Pour comprendre les spécificités de ce mouvement, Time France est allé à la rencontre de Clément Therme, chargé de cours à l’université de Montpellier. Paul-Valéry est chercheur associé à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah). Il est l’auteur des ouvrages Idées reçues sur l’Iran. Un pouvoir à bout de souffle ? (Le Cavalier Bleu, 2025) et de Téhéran-Washington 1979-2025. Le Grand Satan à l’épreuve de la Révolution islamique (Hémisphères, 2025). Pour ce dernier, une sortie positive de cette situation est « possible ».
TIME France : Comment expliquez-vous le niveau de violence de la répression contre la mobilisation ? Est-ce que cela démontre une fébrilité du régime ?
Clément Therme : En tout cas, cela montre son incapacité à régler les problèmes soulevés par les manifestants, surtout s’agissant des questions économiques. Le taux de change entre la monnaie nationale, le rial, et le dollar dépend des relations avec les États-Unis. Le problème, c’est que le régime ne souhaite pas accepter les conditions posées par Donald Trump pour un accord permettant une amélioration de la situation macroéconomique du pays, ce que veulent les citoyens iraniens dans leur écrasante majorité. Pour préserver l’idéologie anti-américaine et anti-israélienne, ce qui fait la spécificité de la République islamique depuis 1979, ils préfèrent ce choix de la violence d’État plutôt que celui de l’adaptation du système aux revendications économiques de la population.
Ce niveau inédit de répression s’explique par un risque existentiel qui est perçu par le système. Le prince héritier, Reza Pahlavi, a fait un appel à la mobilisation qui a fonctionné. Pendant deux jours, il y a eu davantage de manifestants dans les rues. S’il n’a pas initié le mouvement, il l’a accompagné, ce qui a créé une paranoïa sécuritaire accrue parmi les responsables politiques de la République islamique. Jusqu’à présent il n’y avait pas d’alternative, donc l’émergence d’une alternative accroît cette perception d’un risque existentiel. Ce mouvement est aussi particulier car, si les mécontentements exprimés ont déjà été exprimés, ce qui est nouveau, c’est qu’ils s’expriment tous en même temps. Ce mouvement, c’est la prise de conscience que tant que la République islamique persistera, l’Iran s’appauvrira.
Vous avez évoqué Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah d’Iran. Il a un rôle très visible dans cette contestation. Comment expliquer qu’il soit devenu une figure ? Quelles sont aujourd’hui ses forces et ses faiblesses ?
Son principal atout, c’est la nostalgie. Le fait qu’il n’y a pas d’autres Iran, de mémoire humaine, que l’Iran impérial. En comparaison avec ce qu’il y a maintenant, c’était mieux avant.
Son image est rattachée à trois points forts. Tout d’abord, la sécularisation : son grand-père était anticlérical. Alors que ce sont des religieux qui ont pris le pouvoir en 1979, la référence à son grand-père revient et est très présente dans l’imaginaire collectif. C’est lui qui a construit l’État moderne.
Ensuite, il y a un élément en sa faveur, c’est que la situation des femmes en Iran avant la révolution était bien meilleure qu’aujourd’hui. Les femmes iraniennes ont voté avant les femmes suisses. C’était aussi ça l’Ancien Régime. Et puis, la politique étrangère qui s’appliquait, dite de l’équilibre positif, qui visait à avoir des bonnes relations avec les quinze voisins de l’Iran mais aussi avec l’ensemble des grandes puissances. Contrairement à une idée reçue, le chah d’Iran avait d’excellentes relations avec l’URSS. À partir de 1962, l’Iran avait des coopérations militaires, des coopérations nucléaires ont même été envisagées avec la Russie soviétique. C’est un modèle qui fait consensus aujourd’hui.
« Pour lui, le défi le plus difficile à accomplir, c’est préserver l’État tout en changeant de régime. »
Mais aujourd’hui, il existe des doutes quant à la capacité de Reza Pahlavi à faire l’unité nationale, c’est-à-dire à sa capacité à mobiliser les communistes, la gauche, certains groupes ethniques kurdes. Pour lui, il y a une difficulté à être inclusif parce que ces groupes-là ont aussi fait la révolution contre le régime de son père. Un élément qui ne peut néanmoins pas totalement lui être imputé : il avait 17 ans quand il a quitté l’Iran et il n’a exercé aucune fonction, donc il reste politiquement neuf. On ne peut pas lui attribuer les échecs du régime précédent.
Un autre obstacle pour lui est le contexte géopolitique : les États-Unis ne poursuivent pas une politique de changement de régime comme concernant l’Afghanistan en 2001 ou encore l’Irak en 2003. A priori, ils ne vont pas envoyer des troupes au sol. Se pose alors une question pour Reza Pahlavi : comment peut-il prendre le pouvoir en étant simplement une figure populaire, mais sans présence institutionnelle à l’intérieur du pays ? Il faudrait que des membres du régime actuel le rejoignent pour garder les institutions, les technocrates et enlever les institutions idéologiques sécuritaires. Pour lui, le défi le plus difficile à accomplir, c’est préserver l’État tout en changeant de régime.
À partir de la situation actuelle, quels sont les scénarios de sortie de crise envisageables selon vous ?
Pour l’instant, on a pu observer une réaction sécuritaire, mais elle n’est pas soutenable parce qu’une coupure internet de plusieurs mois, ça a un coût économique incroyable, ça va continuer d’appauvrir le pays et donc, créer encore plus de mécontentement. La surenchère sécuritaire agit en fait comme une prophétie autoréalisatrice. Le statu quo ne semble donc pas tenable au-delà de quelques semaines, quelques mois. Mais l’ouverture économique ne semble pas non plus être une option tenable pour le régime : c’est une question de cohésion interne. Si jamais il renie tout ce qu’il a dit depuis 46 ans, cela ouvre la porte à une remise en question de son idéologie : la détestation des États-Unis, le refus de reconnaître Israël, etc. Il semble donc impossible qu’il signe un accord aux conditions posées par Trump.
Après, plusieurs options sont alors possibles. On peut assister à une fraternisation entre les forces de sécurité et les manifestants. Il y a aussi la possibilité d’une division interne au sein du régime, que quelqu’un dise « on peut plus continuer comme ça », ce qui pourrait mener à un changement de direction. La suite dépendra alors de la manière dont cette nouvelle personne se connecte ou non avec l’opposition en exil – Reza Pahlavi –, les opposants internes, la société civile, les corps intermédiaires… On peut alors imaginer, en cas de politique inclusive, que celle-ci essaie de préserver le système tel qu’il est mais en changeant quelques éléments pour garantir sa survie.
On évoque beaucoup le scénario d’un choc militaire externe qui facilite la chute de la République islamique. Mais c’est le scénario du pire. L’Iran est un État qui a plusieurs centaines d’années d’histoire, qui a survécu à des changements de régime, où l’on constate un certain niveau d’éducation dans la société. Je lis beaucoup qu’il n’y aurait pas de sortie positive possible, mais si, il y a une sortie positive possible. C’est une évolution politique et idéologique sans effondrement de l’État. Il faut un changement de régime pour que ce soit une sortie positive.




