En vertu d’un accord récemment conclu entre Meta et plusieurs États américains, Facebook et Instagram sont sur le point d’évoluer pour les mineurs outre-Atlantique. Parmi les nouvelles restrictions, l’une en apparence modeste a attiré mon attention : par défaut, les utilisateurs de moins de 18 ans ne verront plus les likes et autres réactions en réponse à leurs posts ou à ceux des autres. Cette fonctionnalité est destinée aux enfants et aux adolescents, mais couvre un phénomène psychologique qui concerne également les adultes. En tant que psychologue, je me suis donc demandé : pourquoi ce petit chiffre sous chaque post revêt-il une telle importance ?
En réalité, il s’agit moins des réseaux sociaux que d’une tendance humaine ancestrale : la comparaison sociale. Ce phénomène psychologique décrit notre tendance à nous évaluer, notamment nos capacités, nos opinions et nos réussites, par rapport aux autres. Concrètement, les likes peuvent aussi bien nous récompenser que nous hiérarchiser. Ils nous montrent que des personnes valident nos publications et ils quantifient cette validation.
Nous avons donc l’information exacte de l’approbation que nous recevons par rapport à nos attentes, à notre dernière publication et aux performances des autres. Les retours sont chiffrés. Et les likes ne sont qu’un exemple, mais on pourrait également citer le nombre d’abonnés, de vues et de partages qui permettent de mesurer l’information sociale. Dès lors que l’approbation sociale est quantifiée, la comparaison devient plus difficile à éviter.
Du point de vue de l’évolution, la comparaison sociale a certainement eu des fonctions d’adaptation. Les humains ont toujours évolué en groupes sociaux et le fait de savoir se placer par rapport aux autres a pu nous aider à identifier les comportements approuvés, à déterminer si l’on avait sa place et à naviguer dans une hiérarchie. Mais de l’époque préhistorique au siècle dernier, la comparaison était tout de même soumise à certaines contraintes. On ne retrouvait ses anciens camarades de lycée que quelques fois dans sa vie, potentiellement dans une autre ville, avec seulement des personnes que l’on connaissait. Aujourd’hui, l’appareil dans notre poche nous connecte en permanence à ces connaissances et peut fournir, à quiconque et à tout moment, des indicateurs quantitatifs issus d’un vaste groupe de référence sur notre tableau de bord personnalisé de l’approbation sociale. Si la question subjective est de savoir si l’on a sa place, les 100 likes ou les 2500 abonnés peuvent sembler être une réponse objective. L’échelle, la fréquence, la quantification et l’accessibilité de la comparaison sociale ont toutes évolué.
Et notre cerveau n’a pas été conçu pour traiter autant de comparaison. Des études d’imagerie cérébrale démontrent que notre cerveau accorde de l’importance à la manière dont nous pensons performer par rapport aux autres. La comparaison sociale descendante, dans laquelle nous apprenons qu’une personne obtient de moins bons résultats que nous, peut activer des circuits neuronaux associés à la récompense et à l’évaluation. À l’inverse, la comparaison sociale ascendante, dans laquelle nous apprenons qu’une personne obtient de meilleurs résultats que nous, peut activer des circuits neuronaux associés au traitement d’émotions désagréables. C’est ainsi que notre cerveau traite les informations sociales, comme d’autres types de gains ou de pertes.
Pourtant, notre cerveau ne se contente pas d’enregistrer des nombres, mais il tend également à évaluer leur signification. Dans une étude, les likes fonctionnaient comme une sorte de monnaie avec laquelle les utilisateurs adultes se comparaient, influençant ainsi leur ressenti à un moment donné. Dans un autre ensemble d’études, des adultes qui effectuaient des comparaisons ascendantes plus fréquentes et plus extrêmes ont signalé un déclin immédiat de leur auto-évaluation et un déclin cumulé de leur estime de soi et de leur satisfaction dans la vie au cours d’une session de navigation. Par ailleurs, la recherche a également conclu que, toutes générations confondues, une plus grande tendance à la comparaison sociale, associée à des stratégies de gestion des émotions moins efficaces, était liée à davantage de symptômes de colère, d’anxiété et de dépression.
Dans les faits, la comparaison sociale n’est pas nuisible en soi, mais plus les opportunités de se comparer s’accumulent, plus la santé mentale peut en payer le prix.
Certes, la décision de masquer le nombre de likes n’élimine pas la comparaison sociale, mais elle retire tout de même un indicateur du tableau de bord. L’instinct de comparaison ou le désir d’appartenance ne vont pas disparaître pour autant, mais même si nous nous interrogeons sur notre performance par rapport à ceux qui obtiennent de meilleurs résultats, il y a une différence entre le fait de se poser la question et celui de voir un chiffre nous donner la réponse.
Les réseaux sociaux n’ont pas créé cet instinct à nous comparer les uns avec les autres. Nous le possédons depuis des millénaires. En revanche, ils ont modifié l’environnement qui encadre nos instincts en intégrant une forme de feedback social sous forme de nombres que nous pouvons contrôler.
C’est pour cette raison que notre rapport à la comparaison sociale impliquera bien plus qu’une simple adaptation des plateformes numériques. À quoi accordons-nous de la valeur ? Qu’est-ce qui donne un sens à notre vie ? Qu’est-ce qui rend notre vie importante ?
Le tournant culturel qui nous attend implique de nous poser des questions sur notre valeur sociale. Des questions dont la réponse ne nécessite pas de tableau de bord.
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde Pace
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