Il y a dix ans tout juste, alors que je servais comme ministre de la Culture du quinquennat de François Hollande, nous portions une grande loi sur la création, l’architecture et le patrimoine, disposions d’un budget dépassant les fameux 1 % de celui de l’État et créions un fonds d’accompagnement pour soutenir les intermittents, renforcions le soutien à la création.
Aujourd’hui, au fur et à mesure que les crises s’accumulent, nous parlons de réarmement, de souveraineté, de technologies critiques, de chaînes d’approvisionnement, d’indépendance énergétique. Toutes ces préoccupations sont légitimes et répondent à des menaces bien réelles. Cependant, une société ne devient pas fragile seulement parce que ses frontières sont menacées ou ses infrastructures détruites. Elle peut l’être plus tôt et plus profondément, lorsqu’est atteint ce qui lui permet de se reconnaître, de transmettre son histoire et d’imaginer son avenir. Bref, de faire société.
C’est ma conviction profonde au terme de huit années à la direction générale de l’Unesco. Pourquoi ceux qui veulent détruire une société s’attaquent-ils aussi souvent à ses bibliothèques, ses musées, ses écoles, ses lieux de culte, ses archives ? Pourquoi détruire des œuvres, des monuments ou des manuscrits qui, en apparence, ne présentent aucun intérêt stratégique ?
Pourquoi ceux qui veulent détruire une société s’attaquent-ils aussi souvent à ses bibliothèques, ses musées, ses écoles, ses lieux de culte, ses archives ?
À Mossoul, dans la plaine de Ninive en Irak, cette question était omniprésente. Lorsque l’organisation terroriste de l’État islamique occupa la ville, elle ne chercha pas seulement à en contrôler le territoire. Elle entreprit d’effacer tout ce qui rappelait ce qu’avait été Mossoul : une ville où se croisaient depuis des siècles des langues, des religions et des traditions différentes. Les bibliothèques ont été incendiées. Les musées ont été pillés. Les lieux de culte ont été détruits. Les vestiges archéologiques ont été dynamités ou pillés. Les femmes humiliées ou réduites en esclavage, la musique interdite. Rien de tout cela n’était dû au hasard.
Reconstruire la mémoire
En parcourant la vieille ville après sa libération, on comprenait peu à peu que la destruction visait moins les pierres que ce qu’elles racontaient. Les monuments étaient les témoins d’une histoire complexe, faite d’influences entremêlées, plurielle. C’était précisément ce récit que les extrémistes cherchaient à faire disparaître, eux qui portent, par définition, une vision du monde univoque et linéaire. Cette expérience conduit à regarder autrement le patrimoine culturel. Il ne conserve pas seulement le souvenir du passé. Il rend visible ce qui relie une société à elle-même et au reste du monde. Il rappelle d’où elle vient, mais aussi qu’elle s’est construite dans le temps, au contact des autres, par des héritages multiples. Sous cet angle, l’attaque contre la culture apparaît moins comme une conséquence de la guerre que comme l’une de ses armes.
C’est ce qui nous conduit à mener, entre 2018 et 2025, la plus grande initiative jamais mise en œuvre par l’Unesco, pour « Faire revivre l’esprit de Mossoul ». Rebâtir une ville exige des routes, des écoles, des hôpitaux, des logements. Mais il est vite apparu que relever les murs ne suffisait pas. La réouverture de la bibliothèque universitaire, la formation des professeurs des écoles, les premiers festivals de littérature, le retour des artisans dans la vieille ville, des chœurs dans l’église Al-Tahera, de l’heure donnée par l’horloge du complexe dominicain Al Saa’a, du minaret penché de la mosquée Al Nouri : autant de gestes permettant le retour d’une confiance, d’une mémoire partagée, d’une manière de se projeter de nouveau dans l’avenir.
On mesure assez facilement le coût matériel d’une guerre. Il est plus difficile d’évaluer ce qu’elle efface lorsqu’elle détruit le ciment social, la continuité d’une société avec elle-même, avec son histoire, avec son voisinage. Restaurer cette continuité ne relève ni de la nostalgie ni du symbole. C’est aussi une manière de rendre à une communauté la capacité de se raconter autrement qu’à travers la violence qu’elle a subie et de maintenir le fil entre les générations.
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