Ces guerres sont différentes. Les circonstances le sont tout autant. Pourtant, une question troublante se pose : à mesure que les machines jouent un rôle toujours plus important dans les décisions de vie ou de mort, perdons-nous de vue les êtres humains dont la vie est en jeu ?
Cette question m’a rappelé un épisode de l’histoire : le Sommet de Reykjavik, organisé en 1986.
Il y a 40 ans, Ronald Reagan et Mikhail Gorbachev s’étaient retrouvés à la maison Höfði, dans la capitale islandaise, pour représenter deux superpuissances nucléaires rivales scindées par des décennies de méfiance. Les deux chefs d’État s’étaient quittés sans trouver d’accord, mais leur volonté de dialoguer, d’écouter et d’envisager ce qui semblait impossible a posé les bases de réductions historiques de l’armement nucléaire.
Je me souviens parfaitement de ce moment. J’étais une jeune étudiante islandaise en échange universitaire aux États-Unis quand ces deux dirigeants internationaux se sont réunis dans mon petit pays. Jamais je n’aurais pu imaginer que 40 ans plus tard, élue présidente de l’Islande, je me rendrais dans ce même bâtiment pour appeler une nouvelle génération de dirigeants à trouver le courage de dialoguer.
L’enseignement à retenir de cet épisode ne concerne pas simplement les armes nucléaires ou la diplomatie, mais le pouvoir incroyable du dialogue humain. Il est aujourd’hui urgent de ne pas l’oublier.
Jamais nous n’avons possédé d’outils aussi sophistiqués pour communiquer, pourtant, notre capacité à nous comprendre les uns les autres semble de plus en plus fragile. Nous sommes reliés d’un continent à l’autre en quelques millisecondes, mais trop souvent divisés par la peur, la colère et la méfiance.
Dans les faits, nos technologies peuvent révolutionner la médecine, l’éducation et la prospérité humaine. Mais elles peuvent aussi bien accélérer les conflits, saper la démocratie et remettre en question le contrôle humain.
Des questions critiques à l’ère de l’IA
Grâce aux nouvelles technologies, comme l’intelligence artificielle, notre pouvoir s’est décuplé. Mais notre sagesse a-t-elle suivi le rythme ?
Cette dernière semaine, l’Islande a approfondi cette question non seulement lors d’un sommet officiel, mais également à l’occasion d’une commémoration du dialogue, dont découle la responsabilité.
Nous avons commencé par l’exposition itinérante du Musée du Mémorial de la paix d’Hiroshima, et notamment le témoignage d’une survivante du bombardement atomique. Plus de 80 ans plus tard, elle se souvient encore précisément de ce qu’elle décrit comme l’apparition soudaine de mille soleils, suivie d’une destruction inimaginable, de décennies de maladies dévastatrices et du prix que paient encore les survivants aujourd’hui. Aucun débat sur la dissuasion nucléaire ne devrait jamais perdre de vue les vies humaines derrière quelques mots.
Nous avons ensuite interrogé des experts de la technologie (notamment Tristan Harris et Aza Raskin) à propos des promesses et des dangers de l’IA. Il ne s’agissait pas seulement de déterminer ce dont l’IA est capable, mais ce que nous devrions lui permettre de faire (et les responsables de ses actions).
Néanmoins, les conversations les plus importantes ont sans doute eu lieu en dehors des salles de conférence.
Dans tout le pays, des jeunes ont invité leurs concitoyens à poser leur téléphone et à les rejoindre pour discuter ensemble de l’avenir qu’ils souhaitent bâtir. Des étudiants, des parents, des grands-parents, des enseignants et des voisins ont donc débattu sur l’éducation, la propriété, la technologie, la nature et la paix.
Les jeunes ne demandaient pas à leurs interlocuteurs adultes d’avoir toutes les réponses, mais souhaitaient simplement être entendus. Pris au sérieux. Ils voulaient prendre part aux décisions qui façonneront leur vie bien après les mandats des dirigeants actuels.
En réalité, ils ont compris une idée qui nous échappe trop souvent : les décisions prises à distance des personnes qu’elles affectent sont rarement les plus sages.
Cet enseignement s’est avéré être à la fois une leçon d’humilité et d’espoir.
Le dialogue ne se caractérise pas uniquement par un échange d’opinions. Au mieux, il s’agit d’un acte de reconnaissance, comme pour dire : « Je te vois. Ton expérience compte. Ton avenir compte. » Même lorsque nous sommes en désaccord, nous partageons la responsabilité de l’avenir.
Les exigences du dialogue
L’objectif du dialogue n’est pas nécessairement de trouver un consensus, mais d’échanger. Et de l’échange naît la confiance. Sans confiance, même les solutions les plus brillantes ont du mal à s’enraciner.
C’est donc armés de cet esprit que nous nous sommes rendus à la maison Höfði, où des dirigeants issus des secteurs politique, technologique, scientifique, commercial et de la société civile se sont réunis pour s’interroger sur la signification d’un leadership responsable aujourd’hui.
Le résultat ? « A Call from Reykjavík », un manifeste signé par trois présidentes et ouvert à celles et ceux qui le souhaitent. Il appelle à un contrôle humain significatif sur les technologies puissantes, appuie que les décisions relatives à la guerre et aux armes nucléaires doivent incomber à des humains et place la paix et la responsabilité pour les générations futures au cœur du leadership.
Le lendemain, lors d’un débat public modéré par la journaliste Christiane Amanpour, Nataša Pirc Musar, présidente de la Slovénie, Mary Robinson, présidente de l’Irlande, et moi-même avons débattu des choix qui s’offrent à l’humanité.
40 ans après le dialogue entre deux hommes puissants à Reykjavik, trois femmes (trois cheffes d’État qui plus est) se sont réunies pour poursuivre cette conversation. Non pas parce que les femmes ont toutes les réponses, mais parce que le progrès nécessite davantage de voix, de perspectives et une volonté de s’écouter malgré les différences. Car l’avenir ne doit jamais reposer uniquement entre les mains de celles et ceux qui détiennent le pouvoir.
Je ne crois pas que le dialogue soit une alternative douce au leadership. Je crois en revanche qu’il en est l’une des formes les plus exigeantes.
Il faut bien du courage pour écouter une personne avec qui nous sommes en profond désaccord ; de l’humilité pour reconnaître ce que nous ignorons ; et de la force pour résister à la tentation de réduire les défis humains complexes à des slogans, à des ennemis ou à des réponses simples.
Le dialogue n’implique pas d’abandonner nos valeurs, d’excuser l’agression ou d’accepter l’injustice. Il ne substitue pas non plus à l’action. Mais c’est par le dialogue que l’on peut jeter les bases de la confiance et de la compréhension qui permettent d’installer une action dans la durée.
La guerre assistée par IA
En Ukraine et à Gaza, les guerres nous rappellent le coût humain dévastateur des conflits. La guerre assistée par IA ajoute une nouvelle dimension à cette réalité : le danger de creuser un fossé toujours plus large entre les personnes qui prennent les décisions et celles qui en subissent les conséquences.
Il est impératif de ne pas déléguer le jugement humain, la responsabilité ou la conscience à des machines.
Malgré tout, la technologie n’est pas la seule responsable, et elle ne saurait fournir une réponse à elle seule. Nous avons également besoin d’infrastructures humaines plus solides : des relations, des institutions, des valeurs communes et des habitudes de coopération nous permettant de répondre collectivement au danger.
Par ailleurs, nous avons le devoir d’équiper la prochaine génération de compétences technologiques, mais aussi de compétences profondément humaines, pour façonner notre avenir : écoute, esprit critique, empathie, courage et collaboration. À l’ère des machines intelligentes, ces outils pourraient s’avérer être les plus essentiels.
L’Islande est un petit pays. Nous ne pouvons pas dicter le cours des affaires mondiales. Mais notre petite taille nous rappelle peut-être ce que les plus grandes nations ont tendance à oublier : personne ne peut bâtir un futur pacifique seul.
Il y a 40 ans, le Sommet de Reykjavik a prouvé que même les divisions les plus marquées ne scellent pas nécessairement notre destin. Aujourd’hui, une nouvelle dynamique est nécessaire dans la capitale islandaise, mais cette fois, non confinée à un unique bâtiment, à un sommet ou à une poignée de chefs d’État.
Cette dynamique doit s’installer dans les parlements et les conseils d’administration, dans les classes et les communautés, entre les générations et les pays en conflit. Partout où la peur a remplacé la curiosité, partout où le peuple a cessé de s’écouter, partout où le pouvoir a pris le pas sur la sagesse.
Le monde ne manque pas d’intelligence, d’informations ou d’ambition. Ce dont il manque trop souvent en revanche, c’est du courage de tisser de véritables liens.
Bien entendu, le dialogue à lui seul ne suffira pas à nous sauver. Mais sans dialogue, comment pourrions-nous y parvenir ?
L’avenir ne sera pas uniquement déterminé par la puissance de nos technologies ou de nos armes, mais par la qualité de nos conversations et par le courage des décisions qui s’ensuivront.
Fort heureusement, il nous reste encore du temps. Et nous pouvons encore compter les uns sur les autres.
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde Pace
TIME Idées accueille les plus grandes voix mondiales, qui commentent l’actualité, la société et la culture. Nous acceptons les contributions externes. Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement celles des rédacteurs de TIME.




