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Pourquoi ne plus porter d’écouteurs en public

Meehika Barua est une journaliste indépendante qui travaille actuellement à la rédaction de ses mémoires, consacrées à l’amitié et à l’amour.
Image par StockSnap de Pixabay
Un mois sans écouteurs dans le métro londonien a suffi à faire surgir des conversations volées, des rires avec des inconnus, et une présence au monde que l'autrice avait oubliée. Une expérience qui interroge ce que nos oreilles bouchées nous font vraiment manquer.

Je n’arrête pas de perdre mes écouteurs sans fil. Et quand je les ai sur moi, ils sont souvent à court de batterie. Alors, un jour, au début de l’été, j’ai décidé de m’en passer. Cela m’a semblé être un grand pas en avant, car j’utilisais depuis longtemps des écouteurs intra-auriculaires pour me protéger du chaos sonore de Londres. Mais ce qui s’est passé m’a profondément transformée. J’ai été surprise de constater à quel point j’étais présente sans eux.

Lors de mon premier trajet sans écouteurs, j’ai souri à des inconnus. J’ai remarqué les arrêts de la ligne de train, ce que je ne fais jamais lorsque je compte sur une application pour me dire quand descendre du train via mes écouteurs. Ce simple trajet m’a amenée à me demander si je n’avais pas, par inadvertance, délégué les joies de ma vie urbaine à mon téléphone.

En 2026, nous sommes devenus extrêmement doués pour occuper chaque moment de silence : Spotify dans le train, des podcasts en marchant, Google Maps qui nous indique où aller, nos téléphones qui nous offrent quelque chose à regarder dès qu’il y a un temps mort. L’ampleur du phénomène est saisissante. La dernière étude de l’Ofcom a révélé que 93 % des adultes britanniques écoutent un contenu audio chaque semaine, et que plus d’un quart d’entre eux écoutent des podcasts chaque semaine. Des centaines de millions de personnes dans le monde entier écoutent des podcasts.

Il y a également un aspect social fascinant. Une étude publiée dans le Journal of Experimental Social Psychology a révélé que les gens ont souvent tendance à éviter de parler à des inconnus parce qu’ils sous-estiment à quel point ces interactions peuvent être plaisantes. Et des recherches sur la connectivité permanente via smartphone, publiées dans Current Directions in Psychological Science, suggèrent que nos appareils peuvent nous faire passer à côté des bienfaits émotionnels des interactions informelles puisqu’ils les remplacent de fait.

Il s’avère qu’il pourrait y avoir une raison psychologique pour laquelle il nous semble si inconcevable de nous passer d’écouteurs. Le psychothérapeute Jack Worthy m’explique que nos premières pulsions, dès la naissance, sont l’approche et l’évitement. « Nous nous approchons de ce qui nous semble intéressant, excitant ou potentiellement gratifiant. Nous évitons tout ce qui nous semble dangereux, répugnant ou ennuyeux. » Notre vie émotionnelle découle de ces pulsions, qui ont évolué pour assurer notre survie et notre réussite.

Nos écouteurs nous donnent le pouvoir de nous plonger dans des expériences très attrayantes et de faire abstraction de tout ce que nous préférerions éviter dans notre environnement. Si nos maisons servent de refuge face au monde extérieur, nos écouteurs créent un micro-environnement bien ordonné à l’intérieur de notre tête.

J’ai décidé de poursuivre mon expérience en passant un mois à faire la navette sans écouteurs du tout. Au bout d’une semaine sans eux, j’ai commencé à observer de nouveaux détails passionnants dans des rues que j’avais parcourues des centaines de fois. L’une de mes découvertes les plus marquantes a été de constater que la station de métro la plus proche de mon appartement se trouvait à deux minutes à pied. Google Maps m’avait indiqué un itinéraire plus long, me faisant contourner les maisons du quartier pendant plus du double du temps, ce qui, à Londres, revient aussi bien à des heures perdues.

Sans écouteurs, je me suis retrouvée à surprendre des conversations étranges. Comme celle de la fille assise à côté de moi dans le train, qui avait trouvé un gloss Rhode dans la voiture de son copain alors qu’elle est une adepte de Rare Beauty. Elle assurait à son amie que ça ne pouvait pas être son gloss, car elle n’achèterait jamais rien de chez Hailey Bieber. Elle est, après tout, une fan de longue date de Selena Gomez. « Je n’arrive pas à croire qu’Hailey Bieber ait volé Justin Bieber à Selena Gomez, et maintenant quelqu’un d’autre me vole mon homme ! » se lamentait-elle, la tête entre les genoux, tandis que son amie lui caressait le dos.

Une autre fois, j’ai vu un homme perdre presque la tête après qu’un inconnu eut accidentellement mis de la terre sur ses chaussures blanches. L’homme a explosé, hurlant après cet inconnu innocent. C’était une dispute captivante, et j’étais complètement scotchée. Comment cet homme pouvait-il fulminer à cause d’une simple erreur ? Imaginez si j’avais raté ce feuilleton souterrain improvisé parce que j’écoutais un podcast.

Mon moment préféré d’écoute clandestine a été lorsque deux femmes en tenues de cuir et bottes de cow-boy sont montées dans le train et se sont assises en face de moi. La femme près de la fenêtre a expliqué que son petit ami Keith, très stressé, venait d’acheter un appartement pour eux deux, et qu’elle ne se sentait donc pas en droit de le presser de lui offrir une bague de fiançailles. J’étais accrochée à leur conversation ridicule et, lorsqu’elles sont descendues, j’ai regretté de ne plus pouvoir les écouter, car ses demandes devenaient de plus en plus absurdes à chaque éclat. « Je ne le vois pas faire sa demande à cette folle ! », a déclaré le vieil homme à côté de moi, et nous avons partagé l’une des joies les plus rares qui soient : un rire partagé. « Bonne chance à Keith ! Il a beaucoup à gérer, le pauvre. »

Je n’arrivais pas à croire que j’étais passée à côté d’un tel drame. Avec le recul, je me suis rendu compte à quel point je me laissais rarement aller à l’ennui, cherchant toujours à me distraire.

La psychanalyse utilise le terme de « rêverie » pour définir un type particulier de rêverie constructive et nécessaire, souligne Hailey Worthy. « En thérapie, les rêveries désignent les rêves, les souvenirs et les associations qui surgissent chez l’analyste au cours d’une séance. » Un analyste sensible et à l’écoute interprète ces rêveries pour comprendre ce qui se passe entre lui-même et le patient. Si vous avez déjà connu un moment d’inspiration soudain sous la douche ou en courant, si la solution à un problème épineux vous est apparue spontanément, vous savez en partie ce que signifie recourir à la rêverie. Vous laissez votre esprit s’égarer dans des directions inattendues, et votre inconscient vous montre ce qui échappait à votre esprit conscient.

Si nous parcourons constamment le monde avec des écouteurs, en écoutant de la musique, des podcasts ou des livres audio, nous réduisons l’espace dont dispose notre esprit pour la rêverie, explique Hailey Worthy. Il reste alors moins de place pour la pensée constructive dont nos processus mentaux se servent pour la créativité, la résolution de problèmes et la synthèse. À la fin du mois, je n’avais plus aucune envie de porter des écouteurs. Lorsque le train devenait trop bruyant, je les mettais juste pour étouffer le crissement des roues métalliques. Mais dès que le calme revenait, je les retirais, prête pour le prochain rebondissement. Aujourd’hui, j’ai hâte que des moments comiques viennent pimenter mes trajets quotidiens et m’apporter des petits bonheurs inattendus tout au long de la journée. Mes amis se plaignent du fait que les gens s’adressent rarement les uns aux autres à Londres. Au cours de mon expérience « sans écouteurs », j’ai moi aussi fait l’objet de quelques moments marquants : on m’a invitée à sortir aussi bien dans la rue que dans le métro. Cela n’a pas débouché sur une histoire d’amour, mais cela ne se serait pas produit si j’avais eu mes écouteurs sur les oreilles.

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