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Que ferons-nous quand l’IA remplacera les travailleurs ?

https://www.vpnsrus.com/, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons

En mai dernier, le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, a déclaré que d’ici cinq ans, l’IA pourrait éliminer la moitié des emplois de bureau du bas de l’échelle. Quelques jours plus tard, un cadre de LinkedIn a de son côté affirmé que l’IA commençait déjà à voler les emplois des nouveaux diplômés. En avril, le PDG de Fiverr a quant à lui annoncé clairement : « L’IA vient prendre vos emplois. Elle vient même prendre le mien. » Même le nouveau pape Léon XIV met en garde contre les potentielles répercussions dramatiques de l’IA sur notre économie.

Mais pourquoi en sont-ils tous convaincus ?

L’objectif affiché des grandes entreprises d’IA est de créer une intelligence artificielle générale (IAG), c’est-à-dire « un système hautement autonome qui surpasse les humains dans la plupart des tâches à forte valeur économique ».

Il ne s’agit pas là d’une simple manière de parler : les entreprises dépensent actuellement plus de mille milliards de dollars pour développer une IAG. Les gouvernements du monde entier soutiennent par ailleurs la course au développement de cette technologie.

Et ils semblent être sur la bonne voie. Dans de nombreux tests standardisés, les modèles d’IA actuels obtiennent des résultats aussi bons que ceux des humains. Ils sont par ailleurs plus compétitifs que la plupart des professionnels de la programmation et font mieux que tout le monde, sauf les plus grands experts scientifiques.

Dans ce contexte, les leaders du secteur estiment qu’ils pourraient parvenir à créer une AIG entre 2026 et 2035.

Parmi les initiés des plus grandes entreprises d’IA, une hypothèse fait presque l’unanimité : le jour où le chômage technologique (la perte d’emploi au profit de l’IA) touchera une majorité de la population est bientôt là. L’IAG touchera en effet tous les secteurs du marché du travail, à commencer par les emplois de bureau, puis les emplois manuels au fur et à mesure des avancées de la robotique.

Quand l’IAG sera là, elle pourra certainement faire votre travail de façon plus efficace et moins coûteuse que vous. Si l’entraînement d’un modèle d’IA de pointe nécessite des ressources financières conséquentes, l’exécution de copies supplémentaires est quant à elle bon marché. Les coûts associés diminueront donc rapidement.

Pour faire face au chômage technologique de masse imminent, l’hypothèse du revenu de base universel circule de plus en plus. Cette mesure pourrait toutefois bouleverser radicalement la participation des citoyens à la société, car le travail est un objet de marchandage primordial pour la grande majorité de la population. Notre monde moderne repose en effet sur un échange simple : vous travaillez pour quelqu’un qui a les moyens de vous rémunérer, car vous avez du temps ou des compétences qu’il n’a pas.

L’économie dépend des compétences, du jugement et de la consommation des travailleurs. Historiquement, c’est pour cette raison que les travailleurs ont négocié des salaires plus élevés et une semaine de 35 heures, car l’économie repose sur leur main-d’œuvre.

Avec l’IAG, nous sommes sur le point de transformer cette relation, voire de la bousculer complètement. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le capital pourrait remplacer entièrement le travail. Dans une telle situation, les travailleurs ne seraient plus nécessaires à la création de valeur, car les machines le feraient mieux et à moindre coût. Votre entreprise n’aurait donc plus besoin de vous pour augmenter ses profits et votre gouvernement n’aurait plus besoin de vous pour ses recettes fiscales.

Nous pourrions alors être confrontés à une « malédiction de l’intelligence » : les acteurs puissants, tels que les gouvernements et les entreprises, créeront l’IAG, puis n’auront plus d’intérêt à investir dans les individus.

Mais notre cheminement technologique n’est pas défini d’avance. Nous pouvons d’ores et déjà trouver une solution à ce problème.

Parmi ceux qui s’inquiètent des autres risques majeurs liés à l’IAG (par exemple, qu’elle devienne incontrôlable ou qu’elle aide des terroristes à créer des armes biologiques), beaucoup se concentrent sur des solutions centralisées et réglementaires : suivre toutes les puces d’intelligence artificielle ou encore exiger des autorisations pour entraîner des modèles d’IA. L’objectif ? S’assurer que les acteurs malveillants ne puissent pas mettre la main sur une IA puissante et que personne ne développe accidentellement une IA qui pourrait provoquer la fin du monde.

Toutefois, il faut aussi comprendre que l’IAG ne sera pas seulement un moyen de destruction massive, mais aussi un moyen de production. Ainsi, la centralisation des moyens de production n’est pas seulement une question de sécurité, il s’agit également d’une décision fondamentale déterminant qui détient le pouvoir.

Il s’agirait donc plutôt d’éviter les menaces de sécurité liées à l’IA en développant des technologies qui nous protègent. Car l’IA elle-même pourrait nous aider à garantir que le code qui sous-tend nos infrastructures est protégé de toute attaque. Les investissements dans la biosécurité pourraient aussi empêcher les pandémies provoquées par des manipulations génétiques. En outre, aux États-Unis, une opération de type Warp Speed (un partenariat public-privé du gouvernement pour faciliter le développement, la fabrication et la distribution de vaccins thérapeutiques contre la Covid-19) pour un alignement de l’IA pourrait permettre de garder l’IAG sous contrôle.

Si nous parvenons à protéger la planète contre les menaces sérieuses de l’IAG, nous pourrons alors diffuser largement cette technologie pour que le pouvoir reste entre vos mains.

Nous devrions ainsi accélérer le développement d’une IA capable d’améliorer les capacités humaines plutôt que celui d’une IA qui automatise les humains. Steve Jobs avait qualifié les ordinateurs de « vélos pour l’esprit », expliquant qu’ils nous rendent plus rapides et plus efficaces. Avec l’IA, visons donc une moto pour l’esprit, plutôt qu’un remplacement total de celui-ci.

Le marché des technologies nous permettant de préserver et de développer nos capacités sera considérable. Aujourd’hui déjà, les start-ups d’IA qui connaissent la plus forte croissance sont celles qui augmentent les capacités humaines plutôt que de les automatiser, comme l’éditeur de code Cursor par exemple. Et à mesure que l’IA gagne en puissance et en autonomie, la conception d’outils qui améliorent aujourd’hui nos capacités pourrait demain ouvrir la voie à des outils nous appartenant. Ils pourraient capturer les connaissances tacites auxquelles nous accédons chaque jour et en faire votre propre fossé de données personnel.

En conséquence, le travail des masses peut être remplacé par l’IA et le capital de quelques-uns, ou par l’IA et le capital de tous. Nous devrions donc nous atteler à créer des technologies permettant aux gens ordinaires d’entraîner leurs propres modèles d’IA, de les exécuter sur du matériel abordable et de garder le contrôle sur leurs données, plutôt que de faire tout transiter par quelques grandes entreprises. Vous pourriez ainsi être propriétaire d’une entreprise et déployer l’IA que vous contrôlez sur vos données afin de résoudre des problèmes qui vous semblent aujourd’hui insolubles.

Votre rôle dans l’économie pourrait alors passer d’un travail direct à une gestion de systèmes d’IA, à l’instar d’un PDG qui gère ses subordonnés directs, puis à une direction de systèmes d’IA à votre service, à la manière d’un conseil d’administration qui se prononce sur l’orientation à long terme.

L’économie pourrait ainsi fonctionner en pilote automatique et à une vitesse surhumaine. Bien que l’IA puisse être plus efficace que vous, si vous en possédez et contrôlez une partie, vous pourriez alors détenir un réel pouvoir, plutôt que de vous contenter d’attendre un revenu universel qui pourrait ne jamais voir le jour.

Pour paraphraser les mots de l’écrivain G. K. Chesterton, le problème du capitalisme de l’IA, ce n’est pas qu’il y ait trop de capitalistes mais précisément qu’il n’y en ait pas assez. Si tout le monde possède un morceau de l’avenir de l’IA, nous pouvons tous être gagnants.

L’IAG ancrera par ailleurs plus que jamais l’importance des bonnes institutions et de la bonne gouvernance. Nous devons ainsi renforcer la démocratie contre la corruption et les incitations économiques avant son arrivée, afin que les petites gens puissent être en position de force si nous atteignons un stade où les gouvernements et les grandes entreprises n’ont plus besoin de nous.

Bien que peu de gens en aient conscience, nous assistons actuellement à une course à l’IAG. Les laboratoires d’IA ont certes un avantage en la matière, mais pour automatiser toute la population, ils doivent former leurs IA aux compétences et aux connaissances qui font tourner l’économie, pour ensuite concurrencer les personnes qui fournissent actuellement ces biens et services.

Pouvons-nous utiliser l’IA pour nous hisser plus haut, avant que les laboratoires d’IA ne développent les outils qui nous remplaceront ? Pouvons-nous garder le contrôle de l’économie, même face à une IA super intelligente ? Pouvons-nous bâtir un avenir où le pouvoir est toujours entre les mains du peuple ?

Il nous incombe à tous de répondre à ces questions.

 

 

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