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Le nom du Pape Léon XIV : un symbole dans la lutte contre l’essor de l’IA

Crédit photo : Unsplash

On le sait, le nom de règne des papes est souvent lourd de sens. En 2013, le Pape François avait choisi de porter le nom de Saint François d’Assise pour témoigner de son engagement à la pauvreté, à l’humilité et à la paix. En 1963, le Pape Paul VI avait pris le nom de l’apôtre Saint Paul, devenant le premier souverain pontife à réaliser des déplacements apostoliques sur tous les continents.

Le nouveau Pape, élu le 8 mai dernier, a choisi le nom de Léon XIV et, interrogé sur les raisons de son choix, il a évoqué une explication surprenante : la montée en puissance des IA. Selon ses propres explications, le dernier souverain pontife portant le même nom avait été élu pendant la Révolution industrielle à la fin du XIXe siècle et s’était élevé contre les nouveaux systèmes économiques reposant sur des machines et reléguant les travailleurs au second plan. Aujourd’hui, alors que l’IA semble annoncer une nouvelle révolution industrielle, Léon XIV estime que « la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail » est de rigueur.

Par son discours et son choix de nom, Léon XIV place l’intelligence artificielle comme un défi central du monde actuel. Mais son nom de règne est aussi synonyme d’espoir : pendant sa papauté, Léon XIII avait exposé sa vision pour protéger les travailleurs contre la consolidation des technologies, suggérant notamment une législation sur le salaire minimum et des syndicats. Ses idées avaient finalement été adoptées par certains gouvernements.

Bien que nous ne sachions pas à ce jour si l’IA figurera parmi les priorités du nouveau souverain pontife, l’histoire suggère que ses prises de position pourraient être décisives. Si Léon XIV décidait de mobiliser les catholiques du monde entier contre l’aliénation potentielle de l’intelligence artificielle au nom de l’exploitation industrielle, la Silicon Valley pourrait se trouver dans une situation imprévisible et délicate.

Joseph Capizzi, doyen en théologie et études religieuses à la Catholic University of America, explique : « La considération du travail d’un point de vue théologique relève de la tradition. Ce dernier n’est pas pesant, il nous permet de nous développer. Le Pape Léon XIV va s’inspirer de cette tradition pour défendre le travail qui honore les humains, même si cela implique de laisser l’IA faire ce que les humains ne feront plus ».

 

Rerum Novarum

L’une des raisons qui a poussé Léon XIV a choisir ce nom de règne est le Rerum Novarum, une lettre adressée par Léon XIII en 1891. À l’époque, la Révolution industrielle provoque des bouleversements dans la société, la production mécanisée et les usines génèrent une richesse et une productivité sans précédent, mais de nombreux emplois agraires sont obsolètes et les travailleurs migrent vers les centres urbains surpeuplés et insalubres pour chercher du travail. Les emplois sont par ailleurs éreintants, dangereux et très mal rémunérés, la rémunération est moindre. Résultat : les inégalités se creusent, provoquant une vague de troubles sociaux et la popularisation d’idées communistes.

Au cœur de ces défis sociétaux, Léon XIII rédige le Rerum Novarum, qui constitue le premier exemple de commentaire d’un souverain pontife sur la justice sociale. Il y écrit : que « quelques-uns de l’industrie et du commerce devenus le partage d’un petit nombre d’hommes opulents et de ploutocrates […] imposent ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires ». Il ajoute qu’il constate l’existence d’un « abîme qui sépare l’opulence de la misère ».

Face à cette situation, Léon XIII explore des solutions potentielles. Il commence par rejeter le communisme, arguant que les travailleurs ont un droit aux fruits de leur propre travail, mais insiste par ailleurs sur la nécessité d’un salaire de subsistance, du temps libre pour la famille et l’église, et du droit à la formation de syndicats chrétiens. Dr Richard Finn, directeur du Las Casas Institute à Blackfriars à Oxford, raconte : « Il a véritablement défendu les droits des travailleurs ».

Et les idées de Léon XIII ont fini par prendre. Le prêtre et économiste américain John A. Ryan devient l’un des premiers défenseurs d’un salaire minimum aux États-Unis, s’inspirant de l’influence de Léon XIII. Ses idées publiées dans A Living Wage and Distributive Justice ont d’ailleurs été largement reprises dans le New Deal sous Franklin Roosevelt. Autre exemple dans les années 1960, lorsque l’Église catholique prend la défense de César Chávez et du syndicat United Farm Workers (UFW). Interrogé par Time en 1966, le syndicaliste affirme qu’il s’agit « de l’action unique qui [les] a le plus aidé ».

En Australie, le Rerum Novarum a poussé la classe politique à instaurer un salaire minimum, tandis qu’au Mexique, il a stimulé la création de nombreux syndicats et de sociétés mutualistes catholiques. Selon Julia Young, professeure à la Catholic University of America : « Ce texte a véritablement donné forme à l’activisme catholique, avec des organisations mobilisées pour s’assurer que le Mexique ne devienne ni un pays capitaliste débridé, ni un pays marxiste. Il a donné naissance à des associations catholiques très présentes sur la scène politique ».

 

Église et IA

Plus d’un siècle après la Révolution industrielle, une nouvelle révolution similaire se profile au cœur de circonstances économiques largement semblables. Pour Julia Young : « En termes de similarités entre ces deux époques, on avait un exode urbain transformant le lieu de travail, une exploitation des travailleurs et une pauvreté semblable dans les zones urbaines. On avait donc une Église qui tentait d’y répondre en proposant une réponse autre que Marx ou le capitalisme ».

Certes, Léon XIV n’a pas encore appelé à des mesures similaires à celles de Léon XIII, mais il semble convaincu que la montée en puissance de l’IA nécessite une forme de contrepoids. Sa référence au Rerum Novarum signale peut-être une volonté de provoquer un bouleversement social généralisé et de proposer une troisième solution dans une course à deux têtes. Il a d’ailleurs déclaré en mai dernier : « De nos jours, l’Église offre à chacun le trésor de l’enseignement social en réponse à une autre révolution industrielle ».

Dans le monde entier, l’IA provoque une inquiétude globale concernant la suppression d’emplois, bien que certains économistes affirment que ces préoccupations sont injustifiées. Comme lors de la Révolution industrielle, les bénéfices de l’intelligence artificielle sont captés par une poignée d’entreprises ultra puissantes, et les sociétés d’IA ont consolidé certains des aspects les plus funestes des systèmes capitalistes prédateurs : par exemple, OpenAI fait appel à des travailleurs kenyans rémunérés moins de 2 $ de l’heure pour former son intelligence artificielle.

Léon XIV s’inscrit donc dans la lignée du Pape François en manifestant son inquiétude quant au sort de l’humanité au regard de la menace de l’IA. L’an dernier, lors du sommet du G7, le Pape François avait en effet appelé à un traité international pour réglementer l’intelligence artificielle. Il avait affirmé que l’IA pouvait exacerber les tensions sociales, renforcer les cultures dominantes et nuire à l’éducation : « Nous condamnerions l’humanité à un futur sans espoir si nous retirions aux peuples leur capacité à prendre des décisions quant à eux-mêmes et à leur vie, les condamnant à dépendre des décisions d’une machine ».

Certains dirigeants ont eux aussi tiré la sonnette d’alarme sur la nécessité de prioriser les droits des travailleurs pendant la nouvelle révolution industrielle, notamment le sénateur Josh Hawley aux États-Unis. Mais à moins de former un mouvement politique cohérent, ce sont peut-être l’Église et le Pape Léon XIV qui pourraient se faire les défenseurs de la dignité humaine face à l’intelligence artificielle.

Dr Richard Finn conclut : « Il affirme que l’IA va transformer le lieu de travail, mais celui-ci doit être transformé d’une manière qui respecte la dignité des employés ».

 

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