Anthropic n’est pas en panne, mais ses deux modèles les plus avancés sont indisponibles pour une durée indéterminée. « Nous devons brutalement désactiver [nos modèles] Fable 5 et Mythos 5 pour tous nos clients », a déploré, le 12 juin dans un communiqué, l’entreprise américaine à l’origine de Claude. Cette décision résulte d’une directive du département américain du Commerce, qui a invoqué un risque pour la sécurité nationale.
Selon le Wall Street Journal, l’alerte serait venue d’Amazon, dont des chercheurs auraient réussi à contourner certains garde-fous de Fable 5, conçus pour limiter les usages dangereux du modèle en matière de cybersécurité. Le PDG d’Amazon, Andy Jassy, aurait ensuite fait part de ces préoccupations à plusieurs responsables américains. La directive imposait à Anthropic de suspendre l’accès aux deux modèles pour tout ressortissant étranger, y compris ses propres employés étrangers. Pour garantir sa conformité, l’entreprise a finalement désactivé Fable 5 et Mythos 5 pour l’ensemble de ses utilisateurs.
L’Europe secouée par la suspension d’Anthropic
La suspension de Fable 5 et Mythos 5 a suscité de vives réactions aux États-Unis comme en Europe. La brutalité de la décision a également surpris Anthropic, qui souligne dans son communiqué : « Nous avons reçu la directive du gouvernement aujourd’hui à 17 h 21, heure de l’Est. La lettre ne fournissait pas de détails précis concernant les préoccupations en matière de sécurité nationale. »
Anthropic, qui qualifie cette affaire de « malentendu », juge la position du gouvernement américain particulièrement radicale et disproportionnée : « Nous ne pensons pas que la découverte d’une faille de sécurité potentielle, même limitée, doive justifier le rappel d’un modèle commercial déjà distribué à des centaines de millions de personnes. » L’entreprise, qui clôt son communiqué par des excuses à ses clients, estime qu’un blocage gouvernemental devrait suivre « une procédure transparente, équitable, claire et fondée sur des faits techniques ». « Cette action ne répond pas à ces principes », déplore Anthropic. Des responsables techniques de l’entreprise ont rencontré, lundi 15 juin, des représentants du département du Commerce à Washington afin de tenter de résoudre le différend.
La suspension des modèles d’Anthropic ravive surtout les inquiétudes européennes concernant la dépendance du continent à l’égard des technologies américaines.
« L’Europe représente une opportunité économique, pas un risque pour la sécurité. Nous sommes et resterons un partenaire de confiance. C’est pourquoi nous devons coopérer sur les nouveaux modèles d’IA puissants », a déclaré lundi 15 juin Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie.
La France et l’Europe dans leur ensemble restent fortement dépendantes des fournisseurs américains. Selon l’Observatoire de la souveraineté technologique publié par Proton, 74 % des entreprises européennes cotées utilisent un fournisseur américain pour leur messagerie électronique, une proportion qui atteint 66 % en France. Cette étude mesure principalement les infrastructures de messagerie, et non l’intégralité des services technologiques employés par ces entreprises. Proton relève néanmoins que toutes les sociétés françaises cotées dont la capitalisation dépasse 200 milliards d’euros utilisent un écosystème américain pour leur messagerie.
La classe politique française unanime
Dans un rare moment de convergence, de nombreux responsables politiques français ont réagi à la suspension des modèles Fable 5 et Mythos 5. De La France insoumise au Rassemblement national, en passant par le centre, plusieurs candidats à l’élection présidentielle ont appelé à renforcer la souveraineté technologique de la France et de l’Europe.
Les mots les plus alarmistes sont venus de l’ancien Premier ministre Gabriel Attal, candidat déclaré à l’élection présidentielle.
« L’IA est une guerre technologique que la France et l’Europe doivent impérativement mener pour leur souveraineté », a-t-il déclaré. « Nous ne pouvons pas compter sur d’autres, car cela nous rend vulnérables. La décision des États-Unis le montre. Anthropic est leur détroit d’Ormuz », a-t-il ajouté, comparant le contrôle de l’accès aux modèles d’IA à celui d’un point de passage stratégique.
Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise à l’élection présidentielle de 2027, « refuse que la France soit une colonie numérique des USA ». Il estime que la décision américaine « prouve l’urgence d’être indépendants et souverains ». Un constat également dressé par Jordan Bardella, président du Rassemblement national, qui considère que les nations ne développant pas rapidement leurs propres modèles dépendront toujours davantage des décisions des autres puissances. « La France doit accélérer dans le soutien à la pépite Mistral AI et à tout l’écosystème IA », a-t-il écrit sur X.
Édouard Philippe, maire du Havre et candidat d’Horizons à l’élection présidentielle, estime que l’IA est devenue une infrastructure critique. « Une infrastructure dont nous ne maîtrisons ni les modèles, ni le calcul, est une infrastructure que d’autres peuvent débrancher. Pour éviter la vassalisation, il est temps que l’Europe se réveille et déploie ses propres armes », écrit l’ancien Premier ministre. Il appelle notamment à soutenir Mistral AI, l’un des principaux acteurs européens du secteur. « Nous sommes entrés dans un nouveau monde, un monde où nous ne pouvons compter d’abord que sur nous-mêmes », résume de son côté Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste.
C’est dans ce contexte que le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé, le 16 juin, 655 millions d’euros d’investissements supplémentaires dans l’intelligence artificielle, par l’intermédiaire du programme France 2030. « Nous pouvons subir cette révolution. Ou nous pouvons la conduire », écrit-il sur X. Le gouvernement prévoit notamment de généraliser un assistant conversationnel souverain commun auprès d’environ un million d’agents publics.
Anthropic face à l’administration Trump
Face à la directive américaine, Anthropic s’attache à défendre ses modèles et conteste l’évaluation des risques avancée par le gouvernement. L’entreprise assure que les capacités observées lors du contournement présumé de Fable 5 sont également proposées par plusieurs modèles concurrents, dont GPT-5.5 d’OpenAI.
« À ce jour, le gouvernement ne nous a fourni que des éléments verbaux concernant un potentiel jailbreak limité et non universel, qui consiste essentiellement à demander au modèle de lire un code source précis et de corriger d’éventuelles failles logicielles », affirme Anthropic dans son communiqué.
Quelques mois plus tôt, Anthropic avait pourtant elle-même alerté l’administration américaine sur les capacités de Claude Mythos Preview en matière de cybersécurité. Le cofondateur de l’entreprise Jack Clark avait confirmé en avril que la Maison-Blanche avait été informée avant la présentation du modèle. Anthropic avait alors choisi de ne pas le commercialiser auprès du grand public et de le réserver à un nombre limité de partenaires sélectionnés dans le cadre du projet Glasswing.
L’affaire illustre le paradoxe qui entoure Anthropic, entreprise qui alerte régulièrement sur les risques de l’intelligence artificielle tout en développant certains des modèles les plus puissants du marché. Dans son essai de près de 19 000 mots intitulé « L’Adolescence de la technologie », publié en janvier 2026, Dario Amodei détaille notamment les risques de perte de contrôle, d’utilisation malveillante, d’autoritarisme facilité par l’IA et de bouleversement du marché du travail. Il plaide pour la mise en place progressive de garde-fous ainsi que pour une réponse politique et juridique.
Cette inquiétude est ancienne. Dès 2017, Dario Amodei déclarait lors d’un entretien : « Je pense qu’à l’extrême se trouve la crainte, à la Nick Bostrom, qu’une intelligence artificielle générale puisse détruire l’humanité. Je ne vois aucune raison de principe pour laquelle cela ne pourrait pas se produire. »





