Parmi les cinéastes qui fabriquent des films, certains bâtissent des mondes. Peter Jackson appartient à cette seconde catégorie, plus rare, et rien dans son apparence ne le trahit : silhouette presque effacée, vêtements sans apprêt, et ces yeux pétillants, malicieux, qui évoquent irrésistiblement les personnages espiègles de sa propre mythologie. C’est peut-être là son paradoxe le mieux gardé : cet artisan visionnaire capable de transformer un garage néo-zélandais rempli de faux sang et de latex en une Terre du Milieu qui allait modifier durablement l’imaginaire du cinéma mondial.
À Cannes, où il revient cette année recevoir une Palme d’or d’honneur, l’histoire ressemble presque à une fable moderne. En 1988, Jackson débarque au Marché du Film avec Bad Taste, un film gore bricolé avec des bouts de ficelle, tourné le dimanche pendant qu’il travaille encore comme photograveur. Sa première expérience du Palais ? « Un agent de sécurité m’a arrêté parce que je portais un short », raconte-t-il en riant. « J’étais humilié. » Trente-huit ans plus tard, le même homme monte sur scène sous les applaudissements du festival. Entre-temps, il aura remporté 17 Oscars, déplacé les frontières du cinéma fantastique et offert à la fantasy une reconnaissance critique longtemps refusée.
Mais chez Peter Jackson, le plus frappant n’est peut-être pas l’ampleur des œuvres. C’est la permanence du garçon derrière la caméra. Celui qui découvre enfant King Kong à la télévision néo-zélandaise un soir de vendredi et comprend soudain ce qu’il fera de sa vie. « Ce soir-là a changé ma vie », dit-il simplement. « Je me suis dit : si on peut fabriquer quelque chose comme ça, alors c’est ce que je veux faire. » Le lendemain, il tourne déjà des petits films en Super 8 dans le jardin familial : des monstres, des maquettes, des fragments d’aventure fabriqués avec l’obstination des enfants qui ignorent encore les limites du réel.
Car Jackson n’a jamais cessé d’être un passionné avant d’être un patron de studio. Derrière les fresques titanesques de Le Seigneur des anneaux : la communauté de l’anneau ou de King Kong, on retrouve toujours le même tempérament : un homme qui aime résoudre des problèmes. Comme certains des héros qu’il filme, il avance moins par goût du pouvoir que par curiosité obstinée face à l’impossible.
Le Seigneur des anneaux : Peter Jackson et la fabrication d’un monde
Lorsqu’il raconte la naissance du Seigneur des anneaux, il ne parle d’ailleurs jamais d’ambition impériale. Il parle d’abord d’une société d’effets spéciaux qu’il fallait sauver après The Frighteners. Weta Digital n’était alors qu’un atelier artisanal au bout du monde, peuplé de techniciens qu’il refusait de voir partir. « On avait construit toute cette infrastructure… et soudain on devait payer des gens chaque semaine », se souvient-il. « Alors on s’est demandé : quel film pourrait utiliser tout ça ? » La technologie, explique-t-il, avait enfin rejoint l’imagination de Tolkien. Et lui, comme souvent, n’a fait qu’ouvrir une porte que personne n’osait pousser.
Il raconte aussi cette histoire célèbre des Beatles qui, à la fin des années 1960, rêvaient d’adapter Tolkien au cinéma et avaient approché Stanley Kubrick après 2001 : l’Odyssée de l’espace. Kubrick avait alors répondu que le livre était « inadaptable ». « Et honnêtement, à l’époque, il avait probablement raison », reconnaît Jackson. « La technologie n’existait pas encore. »
C’est sans doute ce qui le distingue dans le paysage hollywoodien : une absence presque totale de cynisme. Il le dit avec une sincérité désarmante : jamais il n’a pensé faire un film pour gagner une Palme d’or. « Je n’ai jamais imaginé qu’une chose pareille puisse arriver », confie-t-il avant d’ajouter, dans un rire : « C’est comme devenir danseur étoile ou champion olympique de saut en hauteur. Il y a des choses qu’on n’imagine même pas pour soi-même. » Son rapport au cinéma reste celui d’un spectateur amoureux, non d’un stratège.
Il continue de parler de Ray Harryhausen, du cinéma gore italien ou de Buster Keaton avec l’enthousiasme intact d’un adolescent sortant d’une séance de minuit.
Et cette humilité traverse tout l’entretien. Jackson évoque volontiers ses moments de panique pendant le tournage du Seigneur des anneaux. Chaque matin, dans la voiture qui l’emmène au plateau, il se demandait comment il allait tourner la scène du jour. « Je n’avais parfois aucune idée de ce que j’allais faire », reconnaît-il. Puis il arrivait devant des centaines de techniciens en donnant le change. Alors il écoutait les acteurs, les chefs opérateurs, les artisans. « Le cinéma est profondément collaboratif », répète-t-il plusieurs fois. Le collectif avant l’ego. L’intelligence du groupe plutôt que la posture du génie solitaire.
Lorsqu’il évoque Elijah Wood, présent dans la salle ce jour-là, sa voix change légèrement. Il raconte combien l’optimisme du jeune acteur a porté l’équipe pendant les moments les plus difficiles. « Même quand j’étais complètement découragé, Elijah arrivait avec cette énergie : « Ça va être génial ! » » Et l’on comprend alors que la Communauté de l’Anneau n’était pas seulement un sujet de film : c’était aussi une méthode de travail.
Le remplacement de Stuart Townsend par Viggo Mortensen reste aussi l’un des souvenirs les plus délicats du tournage. Jackson raconte que Mortensen hésitait à accepter le rôle d’Aragorn jusqu’à ce que son fils, immense lecteur de Tolkien, le pousse à dire oui. « Dès qu’il est arrivé en costume, on a compris que c’était Aragorn », raconte-t-il.
Cette fidélité aux autres se retrouve jusque dans ses anecdotes les plus drôles. Comme celle de Guillermo del Toro, qu’il avait convaincu de réaliser Le Hobbit : un voyeage inattendu avant que les hésitations interminables des studios ne finissent par faire échouer le projet. « Ils avaient toujours besoin d’une nouvelle réunion, d’un nouveau développement… mais le film n’avançait jamais », soupire-t-il avec un humour doucement fataliste.
Ou cette autre anecdote, du livreur Amazon anglais qui le reconnaît des années plus tard et lui lance : « Ils auraient dû vous laisser faire Le Hobbit comme vous vouliez. » Jackson éclate de rire en racontant la scène : « Je me suis juste frotté les yeux en me disant : « Croyez-moi… vous n’imaginez même pas. » »
C’est probablement cela, au fond, le mystère Peter Jackson : un homme qui a transformé le cinéma mondial sans jamais cesser d’avoir l’air d’un voisin qu’on rêverait d’inviter à dîner pour l’entendre parler jusqu’au bout de la nuit de maquettes, de monstres, des Beatles ou de Kong escaladant l’Empire State Building.
Car l’autre Peter Jackson est là aussi : celui des archives et des machines. Celui qui ressuscite les visages de They Shall Not Grow Old grâce à des algorithmes capables de rendre leur humanité à des soldats filmés cent ans plus tôt. Celui qui démonte patiemment le mythe de la séparation des Beatles dans The Beatles: Get Back. « Ils s’amusaient énormément », dit-il encore avec étonnement. « Tout ce qu’on racontait depuis cinquante ans était faux. » Chez lui, la technique n’est jamais une fin. Elle reste un outil au service de l’émotion, de la mémoire et du vivant. Même son regard sur l’intelligence artificielle demeure celui d’un artisan : la technologie ne l’effraie pas, dit-il, tant qu’elle respecte les créateurs et les acteurs.
Et tandis qu’il prépare désormais un nouveau Tintin, Peter Jackson continue d’avancer avec la même curiosité tranquille. Sans posture. Sans grand discours.
À Cannes cette année, il est venu avec ses enfants. Peut-être est-ce finalement l’image la plus juste de cet homme : un cinéaste monumental qui n’a jamais complètement cessé d’être un père émerveillé, un amateur de monstres, un collectionneur de rêves.
Le genre a changé grâce à lui. Hollywood aussi. Mais lui, au fond, semble être resté le même.






