Des soldats alliés débarquent dans la ville de Jeanne. Archive ou fiction ? Le film, L’Âge d’or, ne le dit pas tout de suite, et c’est déjà tout son programme. À la fenêtre, une femme regarde. Elle n’a jamais existé. On la croira pourtant, du premier au dernier plan, comme on croit parfois plus aux romans qu’à la vie elle-même.
Ce trouble, on le connaît depuis les frères Lumière : des inconnus, dans une usine, traversent un cadre sans savoir qu’un siècle plus tard, on serait encore là à les regarder, fidèles au rendez-vous qu’ils n’avaient pas fixé. André Bazin parlait d’images qui « embaument le temps » (Ontologie de l’image photographique). Le cinéma, lui, fait mieux que l’embaumeur : il fait marcher les morts, et nous laisse croire, l’espace d’une séance, que le temps n’a pas tout à fait gagné.
Bérenger Thouin reprend ce vertige à son compte, avec la tranquille audace des amoureux du passé. Une entrée de gare, mêmes motifs, même intention.
« Si l’on prend le temps de les laisser nous regarder, une rencontre s’opère »,
dit-il de ces inconnus surgis des archives. On le croit sur parole, tant le film lui-même en est la preuve la plus émouvante.
L’âge d’or, une vie à rebours
Au milieu de ces fantômes, Jeanne Lavaur, personnage inventé de toutes pièces, traverse soixante ans de siècle, de Paris au Brésil, avec l’aplomb de ceux qui rep peuvent compter que sur eux-mêmes. Fille de bouchers, elle veut devenir comtesse, ce qui est l’inverse exact de l’héroïne de Maupassant, condamnée à voir son horizon se refermer année après année. Céleste, avec la cruauté tendre des amies, la résume en une phrase : « fille de boucher avec des rêves de bourgeoise ». Le film se garde bien de juger cette ambition. Il la suit, tout simplement, comme on suit quelqu’un qu’on admire un peu malgré soi.
Souheila Yacoub porte Jeanne sans esquiver ses zones sombres, la collaboration pendant la guerre notamment, que Thouin se refuse à édulcorer. C’est tout à son honneur : aucune tentation d’en faire une héroïne exemplaire, ce qui aurait été si facile et si vain. Face à elle, Yile Yara Vianello, en Céleste, apporte au film une liberté presque indisciplinée. Vassili Schneider, lui, joue avec une modernité qui ne sied guère au costume d’époque, et c’est tant mieux : cela évite au film de sentir la naphtaline de la reconstitution.

Le dispositif technique, quant à lui, force purement et simplement l’admiration. Dix ans de travail, un fonds Gaumont-Pathé de 35 mm exploré après l’échec d’une première piste en Super-8, une fiction tournée en noir et blanc puis colorisée pour se fondre aux archives, et jusqu’à un tournage sonore destiné à redonner voix à des images qui n’en avaient jamais eu. « L’illusion repose sur le montage », dit Thouin, avec cette modestie de bon aloi qui sied aux grands artisans. Les plans, eux, sont vrais ; seule l’histoire qu’ils racontent ne l’est pas, et c’est bien assez pour nous émouvoir.
Et pourtant, ce film qui aurait pu n’être qu’un savant exercice de style nous emporte, comme on est emporté malgré soi par un roman qu’on croyait pouvoir lire froidement. La musique d’Enrico Ascoli et Céleste Thouin, qui va du clavecin Renaissance à l’électronique contemporaine, épouse les décennies sans jamais peser sur elles. Les crues de Paris et d’Italie, les traversées en train, en bateau, en avion, donnent au film une ampleur que son budget, on l’imagine, ne laissait guère espérer. On se laisse porter par ce siècle qui défile, et par Jeanne qui s’y accroche avec l’énergie de ceux qui n’ont rien d’autre à perdre que leur vie rêvée.
Le film a un défaut, qui n’est pas pour autant disqualifiant. À trop s’attarder sur ses archives, il ralentit parfois là où il devrait faire vivre ses personnages. Jeanne et Céleste existent davantage par la mise en scène que par les mots, ce qui est un parti pris cohérent avec l’économie du film, mais qui a son prix : on regarde cette histoire plus qu’on ne l’habite tout à fait, et la voix off, censée combler cette distance, n’y parvient qu’à moitié.
Reste, malgré tout, une expérience de cinéma peu commune : une femme inventée qui tient debout parmi de vrais fantômes, et qui finit par leur ressembler à s’y méprendre. Le geste de montage y compte autant que l’histoire qu’il raconte. C’est peut-être là, au fond, le vrai sujet du film : non pas Jeanne seule, mais ce que le cinéma est capable de faire d’une vie qui n’a jamais existé, et qui nous semble pourtant, à la sortie de la salle, plus réelle que bien des vies vécues.
L’Âge d’or, un film de Bérenger Thouin. Avec Souheila Yacoub, Vassili Schneider, Yile Yara Vianello et Pierre-Antoine Billon. France, 2026, 1h53. Sortie le 11 novembre.






