La salle s’est levée d’un bloc et n’a plus voulu se rasseoir. Ce 10 septembre, la projection du documentaire « NAZA » à la Mostra de Venise s’est achevée sur une ovation de vingt-cinq minutes, du jamais-vu pour le festival. Ce 12 septembre, le jury présidé par Maggie Gyllenhaal lui a décerné son prix spécial. Le 13 septembre, la réplique politique est tombée en Israël : le ministre de la Culture, Miki Zohar, a annoncé vouloir agir pour faire retirer leur nationalité israélienne à ses deux réalisateurs, Yuval Abraham et Rachel Szor.
Le film qu’ils signent ensemble ne montre aucune image de combat. Le dispositif tient en une caméra, deux chaises, un toit d’immeuble à Tel-Aviv. D’un côté, Yuval Abraham, 31 ans, journaliste d’investigation, déjà coréalisateur de « No Other Land » (2024), Oscar du meilleur documentaire en 2025. En face, vingt-quatre membres de l’armée et des renseignements israéliens, filmés de nuit, silhouettes noires, voix et visages brouillés. Pendant plus d’une heure, ils racontent leur guerre.
Des soldats racontent le système
Le titre du film est un acronyme utilisé par les services de renseignement israéliens : « NAZA » désigne le nombre estimé de civils susceptibles d’être tués lors d’une frappe. Les militaires interrogés décrivent notamment des systèmes d’intelligence artificielle capables d’identifier des membres présumés du Hamas à partir de données issues de la surveillance des télécommunications, avant de les frapper à leur domicile. L’un des systèmes évoqués pouvait se tromper dans plus de 15 % des cas, selon un témoignage présenté dans le documentaire.
L’un des témoins affirme qu’une frappe a pu être autorisée alors que jusqu’à 500 civils risquaient d’être tués pour atteindre un seul membre du Hamas. Un autre compare le processus à un jeu vidéo et dit y avoir pris du plaisir. D’autres, plus hésitants, évoquent des scènes qu’ils peinent à assumer, tout en se retranchant derrière l’ordre reçu. Le film montre très peu d’images de destruction à Gaza et repose surtout sur leurs témoignages : enfants qui crient, immeubles éventrés, chiens errants près des décombres. Depuis l’offensive lancée après l’attaque du 7 octobre 2023, plus de 73 000 Palestiniens ont été tués à Gaza, selon le ministère de la Santé du territoire.
Sitôt la polémique lancée, l’armée israélienne a publié un communiqué rejetant « catégoriquement » les accusations, mettant en doute la fiabilité de témoignages anonymes et rappelant ses « efforts sans précédent » pour épargner les civils. Elle affirme également que les décisions de sélection et d’approbation des frappes sont prises « uniquement par du personnel humain » et non par l’intelligence artificielle. L’argument n’est pas neuf : dès 2024, des enquêtes de médias israéliens et du Guardian avaient déjà documenté le recours à l’IA par Tsahal et recueilli des témoignages similaires d’officiers.
La citoyenneté comme sanction
C’est sur ce terrain déjà miné que le ministre Miki Zohar a choisi de frapper fort. Sur X, il a qualifié le film de « méprisable », dénoncé une récompense « révoltante » et accusé ses auteurs de chercher les applaudissements des antisémites du monde entier. Il a annoncé vouloir agir « immédiatement » pour faire révoquer leur citoyenneté, les accusant de trahison envers l’État.
D’autres voix de la coalition gouvernementale ont enchaîné. Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a sommé les deux cinéastes de quitter le pays, assurant que leurs « amis » du Hamas les accueilleraient à bras ouverts. L’ancien ministre de la Défense Avigdor Lieberman les a de son côté qualifiés de « haineux d’Israël », tandis que l’ancien Premier ministre Naftali Bennett a dénoncé une « calomnie sanglante » contre les soldats israéliens.
Une déchéance de nationalité pour « rupture de loyauté » est juridiquement possible en Israël : la Cour suprême a validé en 2022 le dispositif permettant notamment son application pour des faits de terrorisme, de trahison ou d’espionnage grave. Mais la procédure reste exceptionnelle et ne peut être décidée par le seul ministre de la Culture : elle suppose notamment l’intervention du ministre de l’Intérieur et une validation judiciaire. Le quotidien Haaretz, à contre-courant, a défendu la nécessité pour les Israéliens de se confronter au contenu du film. Abraham et Szor disent, eux, vouloir distribuer « NAZA » aussi largement que possible en Israël même. Sur le toit filmé à Tel-Aviv, l’un des officiers résumait ainsi son rapport aux frappes : il se sentait « comme dans un jeu vidéo ».





