Melpomène, le deuxième long métrage de Charlotte Dauphin échappe aux codes du thriller psychologique pour entraîner le spectateur dans une lente dérive où le réel se délite. Ce qui s’annonçait comme une enquête familiale devient peu à peu une plongée dans une conscience assiégée, un rêve qui s’obscurcit jusqu’au cauchemar.
Le titre n’a rien d’anodin. Dans la mythologie grecque, Melpomène est la muse de la tragédie, gardienne des récits où le destin et la douleur façonnent les existences. Charlotte Dauphin s’empare de cette figure pour bâtir une mythologie personnelle, où les fantômes ne viennent pas seulement du passé mais de l’intérieur.
Artiste avant d’être seulement cinéaste – formée à la danse, au théâtre et à l’histoire de l’art – elle conçoit ses films comme des espaces à traverser davantage que comme des récits à résoudre. Marthe, jeune professeure d’arts, revient aux Roches Rouges, dans le sud de la France, pour comprendre les circonstances de la mort de sa mère, trente ans plus tôt. Mais plus elle approche de la vérité, plus le paysage semble se refermer sur elle, comme si le lieu absorbait progressivement sa perception du monde.
Le film épouse cet enfermement. La caméra avance avec une lenteur hypnotique, laissant les silences, les regards et les respirations faire naître une inquiétude diffuse. Le spectateur n’est jamais placé en surplomb ; il partage l’incertitude de Marthe, prisonnier d’une réalité qui se fissure sans jamais rompre tout à fait.

Une même foi dans la puissance du plan semble relier Charlotte Dauphin à la lignée des cinéastes-poètes, de Jean Cocteau à Andreï Tarkovski, sans jamais verser dans la citation. Comme dans Orphée, le cadre devient un seuil entre visible et invisible. Chaque plan est pensé comme un tableau. Là où Cocteau sculptait les contrastes du noir et blanc, Charlotte Dauphin travaille la couleur comme une matière émotionnelle. Aux Roches Rouges, dont le décor est le Palais Bulles de Théoule-sur-Mer – manifeste architectural d’Antti Lovag devenu l’emblème de Pierre Cardin – se fond dans la roche et la lumière méditerranéennes jusqu’à devenir, lui aussi, une matière picturale.
Sous les apparences du thriller, Melpomène explore avec une rare délicatesse la santé mentale des femmes et l’après-cancer du sein. Non le temps du combat, mais celui, plus silencieux, de la reconstruction : le rapport au corps, à la féminité, à l’identité, à l’intuition. Sans jamais céder au discours démonstratif, le film interroge aussi les injonctions sociales qui pèsent sur les femmes et la solitude face à la maladie.
Melpomene s’impose ainsi comme un objet rare, où le cinéma retrouve sa puissance première : faire de chaque image une énigme plutôt qu’une réponse.
En salles le 30 septembre. Réalisé par Charlotte Dauphin, Melpomène avec Charlotte Dauphin, Pascal Greggory, Andie MacDowell, Marisa Berenson, Finnegan Oldfield, Louis-Do de Lencquesaing et Anouk Grinberg.






