Les changements climatiques ont de plus en plus de séquelles sur les communautés, l’environnement et l’économie, mais aussi sur la santé mentale. Ces dernières années, des chercheurs ont entrepris de décrire ce qu’ils nomment éco-anxiété, solastalgie ou encore deuil écologique (une succession de symptômes qui inclut la dépression, l’anxiété et le syndrome de stress post-traumatique) en raison des phénomènes climatiques extrêmes ou du constat de la crise climatique grandissante.
Quel que soit le nom que l’on attribue à ce phénomène, il n’épargne personne : le simple fait d’être exposé à un monde qui se réchauffe suffit à éprouver une détresse. L’année 2024 a d’ailleurs été l’année la plus chaude jamais enregistrée, dépassant 2023 de justesse. Par ailleurs, les 10 années les plus chaudes de l’histoire ont toutes été observées depuis 2014. Notons aussi que les températures extrêmes et les catastrophes climatiques liées au réchauffement planétaire (notamment les feux de forêt, les sécheresses, les inondations et les ouragans) sont de plus en plus fréquentes.
Selon les experts, une population en particulier souffre de cette situation davantage que les autres : les jeunes. Plusieurs études récentes ont en effet démontré des niveaux significatifs et croissants d’éco-anxiété chez les 25 ans et moins, constatant même des symptômes chez des enfants en maternelle.
Elizabeth Haase, membre fondatrice de la Climate Psychiatry Alliance et professeure en psychiatrie à l’école de médecine de l’Université du Nevada, déclare : « On constate ce phénomène chez des enfants dès 3 ans. On peut voir des vidéos sur TikTok d’enfants en pleurs car ils ont perdu leur peluche ou car leurs animaux sont morts » lors d’un événement météorologique extrême.
Aujourd’hui, des chercheurs tentent de comprendre ce phénomène via des études évaluées par des pairs. Dans un article publié en avril 2025 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), des scientifiques ont étudié quelque 3000 jeunes âgés de 16 à 24 ans vivant aux États-Unis. Ils ont ainsi constaté qu’environ 20 % d’entre eux avaient peur d’avoir des enfants, s’inquiétant de l’arrivée d’une nouvelle génération sur une planète qui ne cesse de se réchauffer.
Dans une autre étude publiée en 2021 dans The Lancet, des chercheurs ont étudié 10 000 jeunes entre 16 et 25 ans dans 10 pays différents et ont tiré des conclusions encore plus inquiétantes. Dans l’ensemble, presque 60 % des sondés se sont décrits comme très inquiets ou extrêmement inquiets du réchauffement climatique, et quasiment 85 % d’entre eux étaient au moins moyennement inquiets. De plus, plus de 45 % de ce total ont estimé que cette sensation nuisait à leur fonctionnement quotidien. Par ailleurs, 75 % ont indiqué avoir peur de l’avenir, et 83 % ont affirmé que les adultes responsables de la situation n’avaient pas réussi à prendre soin de la planète, déléguant le problème aux générations suivantes.
Parmi les jeunes participant à l’enquête, l’un des sondés a déclaré : « Je pense que c’est différent pour les jeunes. Pour nous, la destruction de la planète est une affaire personnelle ».
Selon Emma Lawrance, responsable du Climate Car Center à l’Imperial College London et co-autrice de l’article publié dans la revue PNAS : « Ce sont les personnes qui ont le moins contribué à la situation qui en sont les premières victimes. Les adultes qui devaient prendre soin d’eux les ont laissé tomber ».
Si les jeunes sont touchés de plein fouet par les ravages des changements climatiques, c’est en partie explicable par leur cerveau vif, malléable et à forte plasticité. Cela leur permet notamment d’apprendre de nouvelles choses et d’acquérir de nouvelles compétences, mais le revers de la médaille est la santé mentale — car un cerveau malléable est aussi un cerveau impressionnable. Selon Emma Lawrance, la majorité des troubles de la santé mentale (soit environ 75 %) commencent dès l’âge de 24 ans. L’étude de The Lancet a étudié les indicateurs émotionnels de 10 000 jeunes et a en effet identifié qu’ils étaient durement touchés (et ce, à un très jeune âge) par la détresse climatique. D’ailleurs, deux tiers d’entre eux ont indiqué ressentir de la tristesse face aux changements climatiques, environ 51 % se sont décrits comme impuissants face à la situation, 62 % étaient anxieux, 67 % avaient peur et seulement 31 % se sont dits optimistes quant à une résolution de la crise climatique. En revanche, 57 % ont dit être en colère face à la situation.
Elizabeth Haase explique : « Les jeunes sont de plus en plus victimes de dépression réactionnelle ou situationnelle ». Ce type de dépression est de plus en plus fréquent (parfois de façon tout à fait rationnelle) en raison d’un ensemble de circonstances ou de problèmes actuels et se distingue de la dépression endogène ou du trouble anxieux généralisé.
Analysant plus en détail les conséquences de l’éco-anxiété, un article publié en 2024 dans Preventive Medicine Reports a évalué non loin de 39 000 lycéens résidant dans 22 districts urbains d’écoles publiques aux États-Unis afin d’analyser leur état émotionnel deux ans, cinq ans et dix ans après un événement ou une catastrophe climatique sévère. Au total, ces 22 districts ont subi 83 catastrophes fédérales imputables au climat au cours des dix années précédant l’étude. Les chercheurs cherchaient à identifier des signes de détresse mentale, caractérisée par un sentiment de tristesse et de désespoir prolongé, ou des troubles du sommeil. Parmi l’échantillon, ils ont constaté que les jeunes qui avaient vécu le plus de désastres climatiques avaient un taux de détresse mentale 25 % supérieur lorsqu’ils avaient été exposés à un désastre au cours des deux dernières années, et 20 % supérieur pour un désastre au cours des cinq dernières années. Aucune différence significative n’a toutefois été constatée pour les désastres survenus dix ans auparavant.
« Nous avons été alarmés de constater que les catastrophes imputables au climat avaient déjà tant de conséquences sur les adolescents aux États-Unis », déclare Amy Auchincloss, professeure d’épidémiologie à la Drexel University School of Public Health et auteure principale de l’étude. « Elles peuvent bouleverser la vie des adolescents pendant de longues périodes, par exemple en interrompant l’école et les services de soutien social et physique. La situation matérielle de leur famille peut également se détériorer ».
La détresse ressentie par les jeunes peut être atténuée ou exacerbée par leurs proches, notamment les adultes, lorsqu’ils demandent à discuter de leur éco-anxiété. Une étude publiée dans The Lancet en 2024 s’est penchée sur 16 000 jeunes dans 50 États américains en leur demandant, entre autres, de décrire les réponses reçues lorsqu’ils avaient tenté de parler de leur ressenti (et de les comparer aux réponses qu’ils auraient aimé recevoir). Environ 62 % d’entre eux ont répondu avoir essayé de parler du réchauffement climatique, et 58 % se sont sentis ignorés ou rejetés. Par ailleurs, plus de 70 % ont déclaré qu’ils auraient aimé que leurs proches soient plus ouverts à la discussion, et plus de 66 % ont dit qu’ils aimeraient que leurs parents et grands-parents comprennent leur ressenti.
Elizabeth Haase, qui n’a pas participé à cette étude, déclare : « L’une des choses qui cause le plus de dommages chez les jeunes, quel que soit le sujet, c’est l’invalidation. Un enfant exprime une émotion profonde et le parent la rejette ou montre du mépris ; c’est très nocif sur le plan psychologique ».
Mais l’écoute n’est pas le seul moyen pour les adultes de venir en aide aux plus jeunes. Pour ceux qui bénéficient déjà d’un suivi psychologique ou y réfléchissent, Elizabeth Haase appelle les thérapeutes à travailler en toute conscience sur la situation climatique : « Je pense que nous avons vraiment besoin d’identifier les techniques thérapeutiques les plus efficaces. Il n’y a pas encore de psychothérapie ou de manuel pour guider les jeunes dans leur détresse climatique ».
Il est possible d’aider les jeunes en trouvant un équilibre entre inquiétude face à l’avenir et espoir. « Comment traitent-ils ces émotions difficiles ? Comment font-ils pour les gérer tout en continuant à envisager un avenir positif et heureux ? », poursuit la professeure en psychiatrie. Il appartient aux adultes d’aider les plus jeunes à trouver un entre-deux. Amy Auchincloss souligne également l’importance de ces interventions dans des communautés plus défavorisées, souvent victimes de première ligne des changements climatiques, comme dans les régions sujettes aux inondations dans les pays en développement ou les centres-villes qui souffrent de la chaleur en été.
S’il faut tirer une conclusion positive de cette détresse, c’est qu’une personne inquiète, anxieuse ou en colère peut transformer ces émotions en motivation, en participant à des rassemblements ou à des boycotts, en réduisant sa consommation de CO2 ou simplement en votant pour des hommes et femmes politiques qui se soucient de l’action climatique.
Amy Auchincloss conclut : « De nombreux jeunes ont converti leur désespoir en action et sont aujourd’hui des figures du mouvement climatique, appelant à une transformation radicale du statu quo climatique ». Il appartient donc aux activistes de demain de remettre la planète sur le droit chemin.
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde Pace





