387,8 millions d’euros. C’est le montant du contrat signé le 31 août par l’entreprise commune européenne EuroHPC pour se doter d’un nouveau cerveau numérique consacré à l’intelligence artificielle. Cette somme couvre l’acquisition, la livraison, l’installation et la maintenance du système. Son nom : LUMI-AI. Sa mission : entraîner des modèles d’IA, réaliser des inférences à grande échelle et faire tourner des simulations scientifiques, tout en contribuant à réduire le déficit européen de capacités de calcul face aux États-Unis et à la Chine.
Le contrat a été attribué à Bull, entreprise séparée d’Atos le 31 mars dernier à l’issue de son rachat par l’État français. Le groupe informatique était alors plombé par plusieurs années de crise financière. Un symbole difficile à ignorer : l’opération avait été conclue pour une valeur pouvant atteindre 404 millions d’euros, au nom de la préservation de capacités jugées stratégiques. Cinq mois plus tard, Bull décroche le plus important contrat de son histoire, comme l’entreprise l’a indiqué à Reuters.
Direction la Finlande
La machine ne fonctionnera pas sur le sol français. LUMI-AI sera installé dans le nouveau centre de données du CSC, au sein du parc d’activités de Renforsin Ranta, à Kajaani, dans le centre de la Finlande. Il prolongera l’infrastructure développée autour de LUMI, le supercalculateur européen en service depuis 2021. La Finlande avait été retenue dès décembre 2024 pour accueillir l’une des premières AI Factories européennes, bien avant l’attribution du marché à Bull.
La facture est partagée à parts égales entre EuroHPC et un consortium réunissant six pays : la Finlande, la République tchèque, le Danemark, l’Estonie, la Norvège et la Pologne.
L’appareil promet de multiplier par dix la capacité de calcul consacrée à l’IA et de presque doubler les performances de calcul haute performance offertes par l’actuel LUMI. Son déploiement est prévu au second semestre 2027. Il fonctionnera avec des accélérateurs AMD Instinct MI430X et des processeurs EPYC de sixième génération, complétés par une solution de stockage d’IBM et des équipements réseau de Nokia et de Bull. Cette architecture doit permettre d’absorber l’entraînement de modèles massifs, l’inférence à grande échelle et des charges de travail scientifiques. Les capacités seront ouvertes aux chercheurs, aux entreprises, aux PME et aux start-up européennes.
Une dépendance qui persiste
Le cas dépasse pourtant largement LUMI-AI. Il s’agit du sixième contrat d’acquisition signé par EuroHPC pour un supercalculateur optimisé pour l’IA dans le cadre du programme AI Factories.
EuroHPC dispose d’un budget global de 8,2 milliards d’euros pour la période 2021-2027. Le programme compte désormais 19 AI Factories et 13 antennes réparties à travers l’Europe. Le 30 juillet, l’Union européenne a également lancé un appel d’offres pour établir jusqu’à sept « AI Gigafactories », chacune devant réunir plus de 100 000 processeurs avancés. L’échelle visée : entraîner la prochaine génération de modèles, dont la taille pourrait se compter en milliers de milliards de paramètres.
Mais la souveraineté a ses limites techniques. Les accélérateurs et les processeurs qui feront tourner LUMI-AI viennent d’AMD, un groupe américain et principal rival de Nvidia. Reuters présente d’ailleurs ce contrat comme une étape dans la tentative européenne de réduire son déficit de calcul face à Washington et Pékin, sans en faire une rupture. L’Europe peut financer les machines, les installer sur son territoire et en confier l’intégration à une entreprise européenne. Une partie des composants les plus critiques reste néanmoins importée.
Le volet énergétique se veut plus démonstratif. Le système reposera sur un refroidissement liquide à eau chaude, une technologie brevetée par Bull. La chaleur récupérée doit alimenter le réseau de chauffage urbain de Kajaani. Le centre de données sera par ailleurs alimenté entièrement en électricité renouvelable, selon le consortium LUMI. De quoi réduire une partie de l’empreinte opérationnelle d’une infrastructure particulièrement énergivore.
Pour Bull, l’enjeu dépasse ce seul contrat. L’entreprise, qui revendique environ 720 millions d’euros de chiffre d’affaires et 3 000 salariés dans 32 pays, cherche à s’imposer comme un acteur incontournable des futures AI Gigafactories européennes.
Pour l’Union européenne, LUMI-AI n’est qu’une pièce d’un puzzle bien plus vaste. Chaque milliard investi doit désormais démontrer que l’Europe peut développer et contrôler ses propres capacités de calcul, malgré une chaîne d’approvisionnement technologique qui demeure largement internationale.





