Duane Davis n’a jamais pu s’empêcher d’en parler. Devant des enquêteurs en 2008, puis dans des podcasts, un documentaire et jusque dans ses propres mémoires publiées en 2019, il a raconté et reraconté comment il s’était procuré l’arme qui a tué Tupac Shakur. Ce 31 août, ce goût pour la confidence lui est retombé dessus. Un jury de Las Vegas l’a reconnu coupable de meurtre au premier degré avec usage d’une arme mortelle, après moins de trois heures de délibération.
L’ancien chef des South Side Compton Crips, aujourd’hui âgé de 63 ans, encourt la perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Sa peine sera prononcée le 13 octobre. L’accusé, resté impassible à l’énoncé du verdict, a fait savoir à la juge Carli Kierny qu’il comptait faire appel. Dans la salle, la sœur de Tupac Shakur, Sekyiwa « Set » Shakur, a fondu en larmes et étreint les procureurs. Trente ans après la fusillade, l’une des affaires criminelles les plus célèbres de l’histoire du hip-hop connaît enfin un verdict de culpabilité.
Une dette de sang entre deux gangs
Retour au 7 septembre 1996. Tupac Shakur vient d’assister, au MGM Grand, au combat de boxe de Mike Tyson lorsqu’il croise Orlando Anderson, neveu de Duane Davis, membre des South Side Compton Crips, gang rival de membres de l’entourage de Death Row Records. La rencontre tourne à la bagarre : Anderson se fait rouer de coups. Quelques heures plus tard, une Cadillac blanche s’arrête à un feu rouge à côté de la BMW où a pris place le rappeur. Plusieurs coups de feu partent de la voiture et Tupac Shakur est touché à quatre reprises. Il meurt six jours plus tard à l’hôpital, à 25 ans.
L’accusation a construit son dossier sur cet engrenage. Selon le procureur adjoint Binu Palal, Duane Davis ne pouvait tolérer l’humiliation infligée à son neveu : il se serait procuré le pistolet, aurait réuni le groupe, avant de partir « à la chasse » à Tupac Shakur et au patron de Death Row Records, Marion « Suge » Knight. En toile de fond, la rivalité entre Death Row et Bad Boy Records, fondé par Sean Combs, se mêle aux tensions entre gangs de Los Angeles, notamment les South Side Compton Crips et les Mob Piru, proches de l’entourage de Death Row.
Aucune preuve matérielle n’est pourtant jamais apparue. Ni la Cadillac ni l’arme n’ont été retrouvées. Pendant des années, l’enquête a d’ailleurs piétiné : des témoins clés, à commencer par Marion Knight lui-même, ont refusé de coopérer, tandis que les théories du complot entourant la mort de Tupac Shakur brouillaient les pistes. Quelques jours avant le verdict, les procureurs ont également annoncé qu’ils abandonneraient la circonstance aggravante liée à l’activité d’un gang, en raison de difficultés logistiques concernant la comparution de certains témoins. C’est finalement dans les propres mots de l’accusé qu’ont resurgi les éléments les plus accablants.
Les confessions publiques de trop
En 2008, dans le cadre d’une affaire fédérale de trafic de drogue, Duane Davis conclut un accord de coopération avec les enquêteurs et leur raconte qu’il se trouvait dans la Cadillac, sur le siège passager, et qu’il a fait passer l’arme à l’arrière. Ses déclarations bénéficient alors de protections encadrant leur utilisation contre lui. Mais l’homme prend goût à l’histoire. Il la ressert dans des documentaires, des podcasts, puis la couche, noir sur blanc, en 2019 dans des mémoires au titre sans détour, Compton Street Legend. Il s’y présente comme l’un des derniers témoins vivants du meurtre.
Ces déclarations répétées deviennent la pièce maîtresse du procès qui s’ouvre en août 2026, près de trois ans après son arrestation en septembre 2023.
« Pendant près de dix-huit ans, il a dit à la police, à la télévision, dans des livres, à qui voulait l’entendre, qu’il était responsable de ce meurtre », a résumé le procureur devant les jurés.
La défense, elle, a tenté de retourner l’argument : Michael Sanft, avocat de Duane Davis, a qualifié ces confessions de coup marketing destiné à doper les ventes du livre, un mélange assumé de faits et de fiction. Sans preuve matérielle après trente ans d’enquête, a-t-il plaidé, il ne reste que des mots.
Le jury a tranché en sens inverse. Six mois après Tupac Shakur, son ancien ami devenu rival, Notorious B.I.G., était abattu à Los Angeles sans qu’aucune condamnation ne suive. Cette fois, l’un des deux meurtres les plus commentés de l’histoire du rap américain se solde par un verdict. Pour la famille du rappeur, présente lors du verdict, le 13 octobre constituera la prochaine étape judiciaire, avec le prononcé de la peine de Duane Davis.





