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Entropie de la vérité : quand les dirigeants s’appuient sur une réalité qui n’existe plus

Maître de conférences à Sciences Po.
Imaginons que vous assistiez à une réunion dans un grand ministère régalien. Un dossier particulièrement sensible doit être présenté au ministre afin de permettre un arbitrage. Les analyses sont convergentes, les indicateurs rassurants et les difficultés semblent sous contrôle. La décision est prise rapidement.

Quelques jours plus tard, en échangeant séparément avec plusieurs personnes ayant participé à la préparation de ce dossier, la réalité est bien différente. Le terrain avait signalé des difficultés plus importantes que celles présentées par l’administration centrale. Certaines avaient été volontairement minimisées afin de ne pas inquiéter la hiérarchie. D’autres avaient été reformulées pour ne pas remettre en cause une orientation déjà retenue. D’autres encore n’avaient jamais été remontées, leurs auteurs estimant qu’elles ne changeraient rien à la décision ou qu’elles leur attireraient davantage de problèmes qu’elles n’en résoudraient. Personne n’a nécessairement menti. Chacun a simplement modifié, volontairement ou non, une partie de la réalité selon ses contraintes, ses intérêts ou sa perception. Pris isolément, ces ajustements peuvent sembler anodins. Additionnés, ils produisent une représentation du terrain qui n’a plus grand-chose à voir avec la réalité initiale.

Nous expliquons souvent les mauvaises décisions par un manque d’information, une erreur d’analyse ou une insuffisance de moyens. Le problème n’est pas seulement que certains individus choisissent parfois de mentir. Il est surtout que les organisations transforment progressivement l’information jusqu’à parfois confondre la représentation du réel qu’elles ont construite avec le réel lui-même. À mesure qu’elle remonte les niveaux hiérarchiques, l’information est sélectionnée, simplifiée, reformulée, parfois volontairement retenue. Certaines de ces transformations sont conscientes, d’autres relèvent simplement du fonctionnement normal des organisations. Toutes produisent pourtant le même résultat : le décideur agit sur une réalité progressivement reconstruite, voire erronée. Le paradoxe est alors saisissant : plus une organisation devient complexe, plus celui qui détient le pouvoir de décider doit arbitrer entre des représentations multiples, partielles et parfois contradictoires de la réalité.

Quand mentir rapporte parfois plus que dire la vérité

Nous aimons croire que les décisions sont prises à partir des faits. En réalité, les faits sont rarement transmis dans leur intégralité. Entre le terrain et le décideur, certains sont volontairement cachés, d’autres atténués, reformulés ou simplement passés sous silence. Les raisons sont multiples, mais répondent souvent à une logique simple : protéger un intérêt personnel, préserver une carrière, éviter un conflit, défendre une décision déjà prise ou ne pas avoir à gérer un problème supplémentaire. Dire toute la vérité semble parfois plus coûteux que de ne pas la dire. Ce comportement n’est pas marginal. Dans Overcoming Organizational Defenses (1990), Chris Argyris montre que les individus développent des routines défensives qui les conduisent à éviter les informations susceptibles de remettre en cause leurs décisions, leur crédibilité ou leur position. Il ne s’agit pas toujours de mentir. Il s’agit souvent de présenter une réalité jugée plus acceptable pour soi-même ou pour son interlocuteur.

À ces mécanismes individuels s’ajoute ce que Frances J. Milliken et Elizabeth W. Morrison qualifient de silence organisationnel (Organizational Silence: A Barrier to Change and Development in a Pluralistic World, Academy of Management Review, 2000). Leurs travaux montrent que les collaborateurs choisissent fréquemment de retenir des informations importantes lorsqu’ils estiment qu’elles ne seront pas entendues, qu’elles risquent de nuire à leur carrière ou qu’elles remettront inutilement en cause l’équilibre de l’organisation. Le silence devient alors une stratégie rationnelle davantage qu’un défaut d’intégrité. La psychologie cognitive apporte un éclairage complémentaire avec Daniel Kahneman : les individus accordent naturellement plus d’importance aux pertes potentielles qu’aux gains espérés, un phénomène issu de la Prospect Theory développée avec Amos Tversky (Econometrica, 1979). Appliqué aux organisations, ce biais conduit chacun à arbitrer entre deux risques : dire une vérité qui peut avoir un coût immédiat pour lui-même, ou adapter son discours afin de préserver sa position. Dans de nombreux cas, le second choix apparaît plus rationnel.

La première transformation de l’information naît donc bien avant les circuits administratifs ou les jeux bureaucratiques. Certains mentent parce qu’ils y trouvent un intérêt. D’autres omettent une information, la reformulent ou l’interprètent différemment sans avoir le sentiment de la déformer. D’autres encore la transmettent inconsciemment au travers de leurs propres biais ou de leur état du moment. Les mécanismes diffèrent, mais le résultat est identique : l’information qui poursuit son chemin dans l’organisation porte déjà la trace des intérêts, des perceptions et des biais de celui qui l’a transmise.

Pourquoi les organisations fabriquent leur propre aveuglement

Si le phénomène ne concernait que quelques individus mal intentionnés, il resterait limité. Or il se retrouve dans toutes les grandes organisations, publiques comme privées, quels que soient leur secteur, leur culture ou leurs dirigeants. Cela signifie que le problème dépasse les comportements individuels, il est devenu une propriété du système lui-même. Une organisation hiérarchique ne transporte jamais une information de manière neutre. Elle la traduit. Et toute traduction est déjà une interprétation. À chaque niveau, l’information est sélectionnée, interprétée, simplifiée puis reformulée avant d’être transmise. Chacun agit selon ce qu’il considère être l’intérêt de l’organisation, de son service ou de sa propre fonction. Le terrain décrit une situation opérationnelle ; le niveau intermédiaire la synthétise ; la direction la met en perspective ; le cabinet la traduit en enjeux politiques. Le décideur reçoit alors une information qui paraît plus claire, mais qui est déjà éloignée de la réalité initiale.

À cette transformation s’ajoute une autre contrainte, plus discrète mais tout aussi déterminante : la nécessité de rendre l’information compatible avec les formats de décision. Une note destinée à une autorité tient rarement plus de deux pages. Cette exigence oblige à hiérarchiser et simplifier. Ce travail n’est pas en soi une dégradation de l’information : il est indispensable à la décision. Le risque apparaît lorsque la synthèse efface avec la complexité les incertitudes, les contradictions ou les hypothèses alternatives. À force de vouloir rendre un problème lisible, l’organisation peut finir par le rendre artificiellement certain. Un décideur n’a pas besoin de tout savoir. Il doit surtout savoir ce qui est établi, ce qui est probable, ce qui fait débat et ce que l’organisation ignore encore. Une information de qualité ne fait donc pas seulement remonter des faits : elle conserve leur degré d’incertitude. Le danger commence lorsque les niveaux successifs de synthèse transforment progressivement des hypothèses en certitudes.

Ce mécanisme est au cœur des travaux de Michel Crozier et Erhard Friedberg dans L’Acteur et le Système (1977). Les auteurs montrent que l’information n’est jamais un simple outil de communication. Elle constitue une ressource de pouvoir. La maîtriser, la retenir ou la sélectionner permet de conserver une marge de manœuvre, de protéger son périmètre ou d’influencer une décision. Dès lors, l’information qui circule dans une organisation est rarement identique à celle qui a été produite sur le terrain. Karl E. Weick prolonge cette analyse sous un autre angle. Les organisations ne se contentent pas de transmettre des faits ; elles leur donnent progressivement un sens. Chaque niveau hiérarchique interprète les événements à travers ses propres contraintes, ses objectifs et son expérience. La réalité n’est donc pas seulement simplifiée, elle est progressivement reconstruite.

Cette reconstruction est renforcée par un autre phénomène. Dans les grandes organisations, chaque acteur cherche naturellement à optimiser son propre périmètre de responsabilité. Une direction opérationnelle, une direction financière, un cabinet ministériel ou un service juridique ne poursuivent pas exactement les mêmes objectifs. Chacun produit une lecture cohérente avec ses contraintes et ses intérêts. L’optimum collectif devient alors un compromis entre une multitude d’optimums locaux, chacun parfaitement rationnel à son échelle, mais rarement suffisant pour restituer fidèlement la réalité dans son ensemble.

C’est ce phénomène que l’on peut appeler l’entropie organisationnelle de la vérité. À mesure qu’une information circule, elle est confrontée à des intérêts, des interprétations, des contraintes et des arbitrages successifs qui transforment progressivement la représentation que l’organisation se fait du réel. Aucun acteur n’a besoin de manipuler délibérément la réalité pour produire cet effet. Le risque n’est d’ailleurs pas que cette représentation soit nécessairement fausse. Il est que l’organisation finisse par oublier qu’elle n’est précisément qu’une représentation. Plus une organisation devient grande, plus elle investit dans les processus de reporting, les tableaux de bord et les circuits de validation pour mieux informer ses dirigeants. Pourtant, chaque niveau hiérarchique supplémentaire crée aussi une nouvelle occasion de transformer l’information. À vouloir mieux contrôler la réalité, les organisations prennent parfois le risque de s’en éloigner.

De la réalité déformée à l’erreur stratégique

Les effets de cette déformation dépassent largement les tensions internes ou les erreurs de management. Lorsqu’un décideur agit sur une réalité incomplète, simplifiée ou déformée, les conséquences peuvent devenir stratégiques. L’explosion de la navette Challenger, le 28 janvier 1986, en est un bel exemple. Le rapport de la Commission d’enquête Rogers conclura que la catastrophe ne résultait pas uniquement d’une défaillance technique, mais également d’un processus décisionnel dans lequel les alertes avaient perdu leur force à mesure qu’elles remontaient la chaîne hiérarchique. Dix-sept ans plus tard, la catastrophe de la navette Columbia reproduit un mécanisme étonnamment similaire. Dans son rapport final, le Columbia Accident Investigation Board (CAIB) conclut que la culture organisationnelle de la NASA a contribué à l’accident autant que la défaillance technique elle-même.

Ces deux enquêtes rappellent une réalité souvent oubliée : certaines grandes défaillances organisationnelles ne naissent pas d’une absence d’information, mais de l’incapacité à interpréter correctement des signaux pourtant disponibles. Ceux-ci sont progressivement transformés, simplifiés ou relativisés jusqu’à ne plus être perçus comme suffisamment critiques pour justifier une réaction. Les organisations commencent à échouer lorsqu’un problème cesse d’être considéré comme un problème. Les armées, les administrations et les grandes entreprises ne sont pas épargnées. Combien de projets poursuivis malgré des alertes connues ? Combien de réformes lancées sur la base d’indicateurs incomplets ? Combien de crises dont les premiers signaux avaient été identifiés plusieurs mois auparavant, sans jamais parvenir jusqu’au niveau où une décision aurait pu être prise ?

Mais une difficulté supplémentaire apparaît. Dans les grandes organisations, il ne s’agit pas seulement de résoudre un problème. Il faut également préserver un équilibre entre des intérêts parfois contradictoires : directions opérationnelles, fonctions support, cabinets, actionnaires, partenaires sociaux ou responsables politiques. La décision devient alors moins la recherche d’une solution optimale qu’un arbitrage entre plusieurs rationalités locales, chacune cohérente dans son propre périmètre, mais rarement suffisante pour servir pleinement l’intérêt général de l’organisation. Lorsque ces arbitrages reposent eux-mêmes sur une représentation incomplète du réel, le risque d’erreur stratégique augmente considérablement. Une décision peut ainsi apparaître parfaitement rationnelle au regard des informations disponibles, tout en étant profondément inadaptée à la réalité du terrain. Le décideur cesse alors de piloter le réel pour gouverner une représentation du réel.

Le bon leader cherche la vérité avant d’être rassuré

Si la réalité se déforme naturellement à mesure qu’elle remonte la chaîne hiérarchique, alors le premier devoir d’un dirigeant n’est plus seulement de décider. Il est d’empêcher que cette réalité se déforme avant d’arriver jusqu’à lui. Autrement dit, la qualité d’une décision dépend moins de l’intelligence de celui qui la prend que de la fidélité des informations sur lesquelles elle repose. La première qualité d’un dirigeant est donc l’humilité. Plus on monte dans une organisation, plus il devient illusoire de croire que l’on dispose d’une vision exhaustive de la situation. Les tableaux de bord, les notes de synthèse et les reportings sont indispensables, mais ils ne remplacent jamais la confrontation au terrain. Un dirigeant expérimenté sait que chaque document qu’il reçoit est déjà le résultat d’une succession de filtres, d’interprétations et d’arbitrages. Il ne cherche donc pas seulement des réponses mais ce qui pourrait lui échapper.

Cette posture suppose également de savoir s’entourer. Les organisations les plus performantes ne sont pas celles où tout le monde est d’accord avec le dirigeant, mais celles où certains peuvent encore lui dire qu’il se trompe. Amy C. Edmondson a montré dans ses recherches que les équipes les plus efficaces ne sont pas celles qui commettent le moins d’erreurs, mais celles où les collaborateurs se sentent suffisamment en sécurité pour exprimer un désaccord, signaler un problème ou reconnaître une difficulté. La sécurité psychologique n’est donc pas un simple facteur de bien-être. Elle constitue une condition essentielle de la qualité de la décision. Enfin, un dirigeant ne devrait jamais gouverner exclusivement depuis son bureau. Plus la chaîne hiérarchique s’allonge, plus le contact direct avec le terrain devient une nécessité stratégique. Les visites non planifiées, les échanges informels, les retours d’expérience ou les rencontres sans intermédiaire ne relèvent pas de la communication interne. Ils constituent des outils de vérification de la réalité.

Le succès de l’émission Undercover Boss illustre parfaitement cette intuition. En abandonnant temporairement sa position hiérarchique pour travailler anonymement aux côtés de ses collaborateurs, le dirigeant découvre rarement une fraude spectaculaire. Il met plutôt au jour une accumulation de dysfonctionnements invisibles depuis le siège : procédures absurdes, contraintes ignorées, initiatives locales méconnues ou frustrations jamais remontées. L’intérêt de cette immersion n’est pas tant de contrôler les équipes que de contourner temporairement les filtres organisationnels pour confronter la représentation du siège à celle vécue par les équipes. Mais aucune grande organisation ne peut dépendre de la seule capacité de son dirigeant à aller vérifier lui-même la réalité. Le véritable enjeu consiste donc à institutionnaliser la contradiction : organiser des boucles de retour d’expérience, permettre des remontées directes, confronter des analyses contradictoires et protéger ceux qui portent les mauvaises nouvelles. La recherche du réel ne doit pas être une qualité personnelle du chef. Elle doit devenir un objectif intrinsèque du système lui-même.

Il existe une autre manière de réduire la distance entre l’information et la décision : ne pas chercher systématiquement à faire remonter cette dernière. Le principe de subsidiarité, comme le commandement par intention dans les armées, repose précisément sur cette logique : fixer une intention claire au niveau supérieur tout en laissant celui qui est au contact de la situation adapter son action. À vouloir tout faire remonter pour mieux contrôler, une organisation crée davantage de reporting, de filtres et de délais. Le sommet n’a pas vocation à tout savoir pour tout décider. Le paradoxe est finalement simple. Plus un dirigeant acquiert de responsabilités, plus il risque de s’éloigner de la réalité sur laquelle il doit pourtant décider. Son rôle n’est donc pas seulement d’organiser le travail ou de fixer un cap. Il est de construire une organisation où la vérité circule plus facilement que les certitudes, où les mauvaises nouvelles remontent aussi vite que les bonnes et où chacun comprend qu’il sera toujours davantage récompensé pour avoir signalé un problème que pour avoir conforté une illusion rassurante

Une vérité dérangeante préférable à une illusion rassurante

Les organisations n’ont jamais disposé d’autant de données et d’outils d’aide à la décision. Pourtant, les erreurs stratégiques continuent de se produire. Cette exigence devient encore plus forte à l’heure où les organisations investissent massivement dans l’intelligence artificielle. Un algorithme, aussi performant soit-il, ne décide jamais qu’à partir des données qui lui sont fournies. Si celles-ci sont déjà incomplètes, biaisées ou transformées avant d’entrer dans le système, l’intelligence artificielle ne corrigera pas cette déformation. Elle risque au contraire de l’amplifier, de l’industrialiser et d’en accélérer les effets. Une organisation qui automatise ses décisions sans interroger la qualité de la représentation sur laquelle elles reposent peut ainsi produire plus rapidement, et à plus grande échelle, des décisions parfaitement cohérentes mais profondément inadaptées au réel. Une organisation commence à s’affaiblir lorsque ses collaborateurs comprennent qu’il est plus rentable de rassurer leur hiérarchie que de la confronter à la réalité.

Aucune organisation ne disposera pourtant jamais d’une représentation parfaitement fidèle du réel. Et quand bien même elle y parviendrait, celle-ci serait rapidement dépassée. L’enjeu n’est donc pas d’éliminer toute déformation, mais de détecter suffisamment vite que la représentation sur laquelle repose une décision ne correspond plus à la situation. La performance d’une organisation dépend alors autant de la qualité de ses informations que de sa capacité à les remettre en cause et à s’adapter. Au fond, la qualité d’une décision dépend moins de la capacité du décideur à connaître parfaitement le réel que de sa capacité à douter de la représentation qu’on lui en présente, à la confronter en permanence et à la corriger lorsqu’elle ne correspond plus à la situation. Le véritable pouvoir d’un dirigeant n’est pas d’avoir toujours raison. C’est de construire une organisation où chacun comprend qu’il sera toujours davantage récompensé pour avoir dit une vérité dérangeante que pour avoir conforté une illusion rassurante.

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