Le format promenade/livre audio m’a permis de me sociabiliser sans avoir besoin de parler à d’autres personnes si je n’en avais pas envie. J’avais le choix, explique-t-elle.
Très vite, Kelsey Bettis a rejoint le petit groupe de femmes se retrouvant au moins une fois par mois (parfois plus) armées de leurs écouteurs, sur la plage ou sur les sentiers de la Californie du Sud. Elle a fini par retrouver certaines participantes autour d’un café. « Le plus beau, c’est le lien que l’on tisse avec les autres », ajoute-t-elle. À force de participer, elle a même fini par inviter des amies à venir avec elle. Elle affirme que voir « un groupe de femmes déferler sur une plage » en profitant d’une passion commune était de l’ordre de l’irrésistible.
Derrière ce curieux concept se trouve Stephanie Pao, propriétaire de la librairie itinérante The Fleuria, installée dans un « book truck ». Passionnée de livres audio depuis l’époque des cassettes, la jeune femme a invité ses followers à la rejoindre pour une balade en juillet 2025. À l’époque, elle ne savait pas si des participants comptaient la rejoindre. Elle raconte qu’elle se serait alors contentée de cinq personnes, mais à sa surprise, 50 sont venues. Plus tard, lors d’une autre promenade à Long Beach, près de 200 participants se sont joints à l’événement. « La lecture est souvent un loisir très solitaire, mais les lecteurs et lectrices veulent se rencontrer entre eux », explique-t-elle.
Désormais, les « audiobook walking clubs » voient le jour un peu partout aux États-Unis, incarnant une option idéale pour profiter seul(e) d’un événement social sans contrainte. Pendant une heure environ, chacun écoute un livre de son choix en marchant, puis les participants se réunissent pour faire le point, échanger des recommandations et (bien souvent) prévoir de se revoir. C’est finalement un club de lecture sans lecture imposée, un groupe de marche sans objectif de vitesse, une activité sociale qui permet d’arrêter de discuter quand on le souhaite.
Comment ça fonctionne ?
Dans un club de lecture classique, les participants lisent le même livre pour une date donnée, puis se retrouvent pour échanger leurs notes. Mais pour un audiobook walking club, pas besoin de se préparer (ni d’affronter la pression sociale de s’asseoir en cercle). Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’un livre audio, d’écouteurs et de chaussures confortables.
Lors des événements de Stephanie Pao, les participants papotent généralement pendant une demi-heure avant de prendre le départ. Ils mettent ensuite leurs écouteurs et se répartissent en groupes plus ou moins rapides, et chacun profite du récit de son choix. « Tout le monde peut participer, peu importe vos préférences de lecture », présente l’organisatrice. Si le groupe est suffisamment petit, elle invite les participants à partager leur lecture, ce qui donne inévitablement lieu à des recommandations et à des échanges.
À la fin de la promenade, de nombreux participants restent sur place autour du camion-librairie pour discuter de leur lecture ou se donner rendez-vous autour d’un café. Par moments, Stephanie Pao organise même des balades en collaboration avec des marchés artisanaux, des librairies ou des événements littéraires. Après l’un de ses événements les plus mémorables, tous les participants sont restés pour regarder le coucher de soleil : « Nous avons pu admirer ensemble un spectacle magnifique ».
Dans la région de Washington, Morgan Menzies anime un groupe similaire, appelé Pages on the Path. Après avoir quitté le New Jersey, l’organisatrice cherchait à faire des rencontres et a créé le groupe avec, à l’époque, un seul participant. Aujourd’hui, ils sont près de 30 lecteurs et lectrices à se retrouver tous les mois. Les participants sont âgés de 13 à 80 ans, et on y voit même des parents avec une poussette ou un porte-bébé.
« Il y a un millier de clubs de course à pied à Washington », explique Morgan Menzies. Le problème, c’est que tout le monde ne souhaite pas (ou ne peut pas) courir. L’avantage d’un audiobook walking club, c’est qu’il propose un format différent avec un même objectif : prendre l’air, pratiquer une activité physique et éventuellement se faire de nouveaux amis.
Concrètement, l’essor de ces groupes coïncide avec le boom des livres audio depuis plusieurs années. Aux États-Unis, d’après l’Audio Publishers Association, les ventes de livres audio ont atteint 2,43 milliards de dollars en 2025, soit 9 % de plus que l’année précédente. Jim Dinegar, directeur exécutif de l’association, déclare : « Ce n’est pas une fusée, mais c’est une belle croissance ».
L’intérêt des livres audio repose en partie sur leur efficacité : il est possible de les écouter en conduisant, en faisant du sport, en cuisinant ou en faisant le ménage. Jim Dinegar constate aussi que les lecteurs expriment de plus en plus librement leur passion, alors qu’il y a quelques années, ils étaient réticents à dire qu’ils aimaient les livres audio. Le spécialiste du format leur disait à l’époque : « Ce n’est pas grave. Vous n’êtes pas seul(e) ». Aujourd’hui, ces lecteurs se retrouvent entre eux.
Pourquoi les audiobook walking clubs facilitent-ils les rencontres ?
L’idée de marcher aux côtés d’inconnus tous munis d’écouteurs peut sembler être l’antithèse de la sociabilité. Pourtant, pour certains, c’est justement ce concept qui rend la sociabilisation plus naturelle.
Lors des événements Pages on the Path, les participants peuvent discuter ou choisir de simplement « appuyer sur play et s’immerger dans [leur] propre univers », déclare Morgan Menzies. Ici, pas de présentations forcées ou d’activités obligatoires pour briser la glace. L’organisatrice demande parfois à chaque participant de partager le livre qu’il écoute ou son auteur(e) préféré(e), ou encore leur dernière lecture notée cinq étoiles. « C’est amusant quand une personne dit avoir adoré un livre et qu’une autre l’a détesté ».
Un groupe de femmes qui ont fait connaissance lors d’une de ces promenades a depuis créé un groupe de discussion et a commencé à se retrouver en dehors du club. Morgan Menzies raconte avoir été témoin de ces rencontres un nombre incalculable de fois. « Je pense que le sens de la vie, c’est de nouer des liens humains. Quelle que soit leur forme ».
À la bibliothèque municipale Hedberg de Janesville (Wisconsin), Gabrielle Draxler, bibliothécaire spécialisée dans la littérature young adulte, et Amy Christian, bibliothécaire chargée de la programmation, ont créé un audiobook walking club qu’elles ont intitulé These Books Are Made for Walkin’.
« Au début, c’était un peu gênant. Nous marchions tous ensemble, mais personne ne se parlait », se souvient Gabrielle Draxler. Mais dès la fin de la promenade, tous les participants se sont mis à échanger autour d’un en-cas et les recommandations fusaient tellement qu’il était difficile de toutes les suivre. « C’est une forme d’interaction sociale sans enjeux », ajoute-t-elle.
Dès que chacun a retiré ses écouteurs, la conversation tourne inévitablement autour des choix de lecture. D’après Jim Dinegar, la question est particulièrement réjouissante à Washington, où les inconnus commencent souvent par demander aux gens ce qu’ils font dans la vie ou dans quel quartier ils habitent. Parler d’un livre en revanche, c’est garanti « sans préjugé » et « sans pression ».
Les audiobook walking clubs, c’est bon pour la santé
Une promenade avec un livre audio est une forme d’activité physique, mais aussi de divertissement, de temps pour se retrouver seul(e), de moment en famille, de moment de sociabilisation, ou bien tout cela à la fois, en fonction des besoins du jour.
Dr Mariah Stump, médecin généraliste au Brown University Health et spécialisée dans la médecine des habitudes de vie, perçoit ces promenades comme des « ordonnances sociales » : elles créent du lien au travers d’activités communautaires bénéfiques pour la santé et le bien-être. En effet, elles associent plusieurs éléments qui contribuent à se sentir mieux : activité physique, moment en plein air et contact avec les autres.
Et le rythme de marche n’a pas besoin d’être soutenu. Elle affirme que le fait de marcher à une vitesse qui permet de discuter compte tout de même comme une activité physique : « Cinq minutes par jour peuvent faire la différence. Pour le corps, tout mouvement est bon à prendre ».
Bien entendu, les écouteurs qui caractérisent ces événements comportent un risque : il peut être facile de se déconnecter du monde extérieur. Dr Mariah Stump recommande aux participants de rester attentifs à la circulation, aux autres personnes et au terrain. En d’autres termes : plongez-vous dans votre roman, mais n’en oubliez pas le bord du trottoir.
Par ailleurs, faire partie d’un groupe peut aider à se sentir moins vulnérable. Plusieurs femmes ont ainsi affirmé à Stephanie Pao qu’elles étaient plus à l’aise avec l’idée de porter des écouteurs lorsqu’elles étaient entourées d’un groupe. Et si une promenade en solitaire sur un chemin désert peut faire peur, une promenade avec 199 autres lecteurs est une autre histoire.
Comment lancer son propre audiobook walking club
Si aucun club de ce type n’existe dans votre ville, « créez-le », conseille Morgan Menzies. Même si une seule personne participe, félicitations : vous avez trouvé un partenaire de marche. « Sur les réseaux sociaux, les gens parlent beaucoup du fait qu’ils veulent faire partie d’une communauté sans pour autant y appartenir. Mais construire une communauté, cela demande des efforts ».
Les organisateurs recommandent de choisir un chemin plat ou pavé, d’identifier clairement le point de rendez-vous et de laisser aux participants un temps pour échanger avant ou après la balade. Par ailleurs, pendant la promenade, la conversation doit rester facultative. Prévoyez également un plan B si la météo n’est pas de votre côté. Par exemple, à la fin des beaux jours, le club de marche du Wisconsin se retrouve au centre commercial du coin.
De plus, pourquoi ne pas collaborer avec une bibliothèque, pour fournir gratuitement des livres audio ? Dans le Wisoncins, la bibliothèque Hedberg fournit même des Playaways, de petits appareils sur lesquels un livre audio a déjà été téléchargé, ainsi que des écouteurs et des piles. Les participants peuvent également télécharger des livres audio sur des applications de bibliothèque dédiées, comme Libby.
Amy Christian est convaincue que ce format fonctionne particulièrement bien pour les personnes qui souhaitent être entourées, mais qui sont intimidées par les rassemblements sociaux. Elle rappelle ainsi que pendant la promenade, « personne ne se parle vraiment ». En revanche, à la fin, chacun peut rester discuter un moment : une dose de sociabilisation raisonnable pour celles et ceux qui évitent les événements bondés.
« Vous allez sortir de chez vous, profiter de la nature et écouter un bon livre », conclut Gabrielle Draxler. « Allez-y. À mon avis, vous allez y trouver vos semblables. »
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde Pace



