Après la publication du pré-rapport d’inspection, de premières sanctions tombent déjà. Le gouvernement a annoncé des mesures contre une magistrate et deux gendarmes du Gers, au lendemain de conclusions qui pointent de nombreux dysfonctionnements dans le traitement d’une plainte pour viols sur mineure visant le principal suspect dans la mort de Lyhanna. « L’urgence n’a pas été prise en compte », ont relevé les rapporteurs de la mission d’inspection, en visant les défaillances du parquet d’Auch, des enquêteurs et de la chaîne de commandement de la gendarmerie.
Le Premier ministre Sébastien Lecornu s’était engagé à ne pas se « défausser » face à « une vérité d’une extrême gravité », mise au jour par l’inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) et l’inspection générale de la justice (IGJ). Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez et le garde des Sceaux Gérald Darmanin ont annoncé l’ouverture d’enquêtes administratives, ainsi que de premières sanctions. Laurent Nuñez a notamment demandé « la mutation d’office » du directeur d’enquête et du commandant de la compagnie de Condom, dans le Gers, « et qu’ils soient placés dans des emplois hors exercice de la police judiciaire ».
Des directives aux parquets non appliquées ?
Sur TF1, Gérald Darmanin a de son côté dit vouloir « engager des sanctions […] à la hauteur des défaillances graves constatées pour le substitut du parquet d’Auch ». Sans attendre les conclusions, attendues « avant la fin de l’été », de l’enquête administrative préalable à une éventuelle saisine du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), le ministre de la Justice a retiré à cette magistrate « son habilitation à mener des enquêtes et traiter des dossiers s’agissant des mineurs », a indiqué son entourage.
Pour Yaël Braun-Pivet, les sanctions individuelles prononcées dans l’affaire Lyhanna ne règleront pas « tout », a-t-elle affirmé ce mardi 23 juin sur France 2. « On recherche les responsabilités individuelles, on vient dire : “Voilà ce qui n’a pas fonctionné dans l’affaire Lyhanna”, donc, une fois qu’on aura réglé ça, on aura tout réglé. Mais pas du tout ! », s’est indignée la présidente de l’Assemblée nationale. Gérald Darmanin a en revanche éludé une question sur son éventuelle démission, réclamée par plusieurs responsables de l’opposition. Le garde des Sceaux a répété avoir donné des directives aux parquets pour que la priorité soit donnée au traitement des atteintes aux personnes, notamment des infractions sexuelles sur mineurs, en affirmant qu’elles n’avaient pas été appliquées.
« La magistrate mise en cause, ça pourrait être nous tous »
Dans un communiqué, l’Union syndicale des magistrats (USM) « regrette que cette mission ait été diligentée dans un contexte de fortes pressions politiques, au plus haut niveau de l’État, par des déclarations publiques visant à écarter par avance toute problématique de moyens et d’outils, qualifiée d’indécente, et à désigner des coupables parmi les acteurs de terrain ».
Pour le syndicat, le rapport d’inspection « souligne des délais anormalement longs, une absence de priorisation des dossiers de violences sexuelles sur mineurs et un suivi d’enquête perfectible », soit « trois dysfonctionnements structurels » qu’il dénonce « depuis des années ». Le syndicat Unité Magistrats SNM FO assure rester « au soutien » des « collègues qui gèrent les priorités dans l’urgence et qui ne doivent pas servir de fusibles sous le coup de l’émotion ». À l’appel du Syndicat de la magistrature (SM), une cinquantaine de magistrats se sont également rassemblés vers 12h30 devant le palais de justice de Marseille.
« La magistrate mise en cause, c’est nous, ça pourrait être nous tous », a déclaré l’un des magistrats, sous couvert d’anonymat, à l’AFP. « On ne peut pas être aujourd’hui dans un système avec une réaction démagogique d’une partie de la classe politique qui ne veut pas voir les causes structurelles de l’insuffisance de moyens donnés au service de la justice, au service de la police en matière de traitement de cette délinquance et cette criminalité grave qui touche les mineurs », a estimé de son côté Laurence Blisson, représentante régionale du SM.
134 personnes en détention provisoire pour violences sexuelles
Jérôme Barella, 41 ans, principal suspect dans l’enlèvement et la mort de Lyhanna, disparue le 29 mai dernier dans le Gers, n’avait pas été placé en garde à vue dans la procédure ouverte après la plainte déposée le 18 août 2025 par la mère d’une autre enfant de 11 ans, appelée Rosa dans plusieurs récits médiatiques. Celle-ci l’accuse de l’avoir violée « une cinquantaine de fois », selon le rapport. Cette procédure, pourtant identifiée comme sensible, a été retardée, mal orientée puis insuffisamment suivie, selon les inspecteurs.
Le Premier ministre a estimé sur le réseau social X que la mission avait permis de démontrer que « la chaîne de protection [avait] failli », en raison notamment d’une « succession d’erreurs, de négligences, d’inactions et de mauvaises décisions ». Le chef du gouvernement a toutefois affirmé ne pas vouloir « jeter l’opprobre » sur la gendarmerie et la justice « dans leur ensemble ». L’exécutif souhaite montrer que les premiers enseignements ont été tirés de cette affaire : le réexamen en urgence des 70 000 dossiers de plaintes impliquant des enfants, avec comme date butoir le 14 juillet prochain, a déjà abouti au placement de 134 personnes en détention provisoire pour violences sexuelles.
« On a 1 243 gardes à vue depuis une semaine qui concernent directement des atteintes sur des mineurs », a détaillé Gérald Darmanin sur TF1, avant d’assurer qu’« il y a un avant et un après » Lyhanna. La mort de Lyhanna continue malgré tout de nourrir une série de mobilisations dans toute la France afin de réclamer une meilleure protection des victimes de violences sexuelles et sexistes.
Un « avant et un après » Lyhanna à l’horizon 2027 ?
À un an à peine de la prochaine élection présidentielle, les responsables politiques multiplient les propositions : castration chimique obligatoire pour les criminels sexuels les plus dangereux, selon le patron des Républicains Bruno Retailleau, nouveaux crédits pour la justice à gauche, ou encore réforme plus globale de la prise en charge des violences sexuelles. Il y a aussi « peut-être » des responsabilités individuelles, mais les métiers de la justice sont « dans une situation intenable », a souligné la patronne des Écologistes Marine Tondelier.
Concernant le pré-rapport de la mission d’inspection sur l’affaire Lyhanna publié lundi 22 juin, la présidente des députés insoumis, Mathilde Panot, a estimé que le résultat était « accablant ». « On voit que, malgré tous les efforts qui sont faits pour dédouaner le gouvernement et accabler des individus en particulier, il dénonce en fait des vérités terribles, notamment le nombre d’affaires en attente », s’est-elle indignée. À Toulouse notamment, « il est indiqué qu’entre le tribunal et la police, il y a plus de 700 plaintes de viols sur des enfants qui sont en attente ».
L’exécutif reste par ailleurs sous pression pour qu’un texte réponde à l’urgence suscitée par l’affaire Lyhanna. Une proposition de loi dite « intégrale », visant à lutter contre les violences sexistes et sexuelles commises contre les femmes et les enfants, a été déposée à l’Assemblée nationale et compte 79 articles. « Je continue avec les parlementaires à demander son inscription, […] plus que jamais, au vu du pré-rapport d’enquête qui a été produit », a notamment assuré Yaël Braun-Pivet. Sébastien Lecornu a rappelé vouloir en priorité renforcer le projet de loi sur la protection de l’enfance « lors d’un tout prochain conseil des ministres ».





