Mille cinq cents satellites actifs en orbite il y a dix ans, environ seize mille à la fin de juillet. Et SpaceX qui a demandé, en début d’année, l’autorisation d’en déployer jusqu’à un million de plus. L’espace, longtemps vide et silencieux, ressemble de plus en plus à un rond-point sans feux de signalisation. Et c’est ce trafic croissant, et les rivalités de puissance qu’il aiguise, qu’Emmanuel Macron a voulu mettre sur la table en réunissant, ces 9 et 10 septembre à Paris, le tout premier Sommet international sur l’espace. Sous la verrière du Grand Palais, l’affiche est belle sur le papier : près de 120 délégations étrangères, des chefs d’État, des industriels, des scientifiques, et même l’astronaute Thomas Pesquet en figure tutélaire.
L’ambition affichée par l’Élysée : ouvrir un dialogue direct entre puissances spatiales établies et nouvelles venues, de l’Inde au Nigeria en passant par le Japon, pour qu’aucune ne se sente écartée d’un secteur en pleine explosion économique. Mais la liste des absents en dit parfois plus long que celle des présents. Le chancelier allemand Friedrich Merz, censé coprésider l’événement aux côtés du président français, a jeté l’éponge à moins d’une semaine de l’échéance, invoquant un agenda trop chargé. L’Allemagne se contentera d’envoyer ses ministres de la Défense et de l’Espace. Un camouflet diplomatique pour Paris, qui misait sur ce sommet pour resserrer l’axe franco-allemand, pilier théorique de l’industrie spatiale européenne.
Deux poids lourds fantômes
Plus embarrassant encore : SpaceX et Blue Origin, deux mastodontes américains du secteur, fondés respectivement par Elon Musk et Jeff Bezos, ont annulé leur venue au dernier moment. Politico évoque des pressions informelles de la Maison Blanche pour dissuader les entreprises américaines de cautionner un forum perçu comme favorable aux positions européennes. Le ministre français chargé de l’Espace, Philippe Baptiste, assure toutefois que des entreprises américaines seront bien représentées. La nuance a le mérite de ne pas fâcher davantage un partenaire déjà chatouilleux sur les questions de souveraineté technologique.
Cette absence n’est pas qu’un détail protocolaire. SpaceX occupe une place majeure dans les lancements spatiaux et exploite la mégaconstellation Starlink. Discuter de la régulation du trafic orbital ou de la gestion des débris sans un acteur aussi important de l’occupation des orbites basses revient à négocier un code de la route sans la participation du principal constructeur automobile. La Chine, elle, n’a pas été écartée de l’invitation, contrairement à la Russie, l’Iran et la Corée du Nord. Les organisateurs espèrent une réelle participation de Pékin, signe que le sommet cherche moins à isoler qu’à embarquer, quitte à composer avec des rivaux stratégiques de l’Europe.
Les règles du trafic orbital : débris, fréquences, données
Au-delà des egos et des chaises vides, quatre chantiers structurent les débats : la réglementation internationale du secteur, le partage des données scientifiques, la sécurité face à la saturation des orbites basses, et l’économie spatiale proprement dite. Sur ce dernier point, Paris promet des annonces industrielles substantielles, concernant l’exploration lunaire, l’observation de la Terre ou les télécommunications. Trois déclarations communes sont attendues à l’issue du sommet, portant sur le partage des données, l’attribution des fréquences et la surveillance de l’espace, en particulier la question des débris orbitaux, qui menacent aussi bien les satellites que la vie des astronautes. Des engagements plus spécifiquement européens doivent également être annoncés, notamment sur l’accès autonome à l’espace et le soutien au programme d’observation Copernicus.
Pour l’industrie française, représentée par le Gifas, l’enjeu dépasse la photo de famille. Le patron de Thales Alenia Space, Hervé Derrey, plaide ouvertement pour une préférence européenne dans les contrats spatiaux, comme dans la défense, et dénonce la tentation de certains États membres de financer des capacités redondantes plutôt que de mutualiser leurs efforts. Un rapprochement avec l’homologue allemand du Gifas, le BDLI, est également recherché, alors que des groupes comme Airbus ou ArianeGroup incarnent déjà la coopération industrielle européenne. Faire émerger des engagements communs en deux jours : le pari est loin d’être gagné, alors que le sommet n’a pas vocation à prendre des décisions contraignantes. L’existence de traités internationaux ne suffit pas à répondre à tous les défis posés par la multiplication des activités spatiales. Mais pour Emmanuel Macron, réunir autant de monde autour de la même table constitue déjà un enjeu politique, dans un secteur où l’Europe peine trop souvent à parler d’une seule voix.





