La manifestation indienne en plein essor, menée par la jeunesse, a remporté une victoire décisive ce week-end avec la démission du ministre de l’Éducation du pays, Dharmendra Pradhan. Le « Mouvement des Cafards », qui tire son nom d’une remarque désobligeante du président de la Cour suprême indienne comparant les jeunes chômeurs à des « cafards » et à des « parasites », s’est rapidement imposé comme une force politique redoutable.
Pour discuter de ce mouvement et de son avenir, TIME s’est entretenu avec Mukul Kesavan, historien, romancier et l’un des écrivains les plus connus d’Inde.
Cet entretien a été condensé et édité pour plus de clarté.
Que pensez-vous du « Mouvement des cafards » et en quoi est-il unique selon vous ?
MK : J’ai passé ma vie à Delhi. J’ai participé à des centaines de manifestations, car Jantar Mantar est l’endroit où l’on va crier ses slogans depuis que je suis étudiant de premier cycle, et je dois dire que je n’avais jamais rien vu de tel, pas nécessairement en termes d’ampleur, bien qu’elle ait été très importante, mais parce que les participants étaient si jeunes.
En général, les manifestations à Jantar Mantar sont assez organisées. On y trouve invariablement des syndicats, des associations d’étudiants ou des groupes de gauche qui organisent les manifestants pour qu’ils lancent des chants et des slogans. Mais si l’on peut imaginer 30 000 ou 40 000 personnes dans un état de parfaite innocence politique, je ne veux pas paraître condescendant, mais j’avais simplement l’impression que ces gens étaient venus parce qu’ils ressentaient une sorte de crise existentielle dans leur jeune vie. Car la seule chose qui reste en Inde pour laisser entendre que le travail acharné pourrait vous permettre d’obtenir un emploi décent, c’est en fait son système d’examens.
Dans quelle mesure ces manifestations constituent-elles une menace pour Narendra Modi ?
Ce mouvement est intéressant. C’est un mouvement des salariés urbains. Vous savez, ce sont des gens issus de la classe moyenne. Ils sont en grande partie hindous, très jeunes, et ils représentent donc un défi particulier… Que faire face à un groupe de jeunes qui, en théorie, constituent le fondement même de votre électorat ? Vous savez, des hindous urbains salariés, issus de la classe moyenne, et plus largement de la caste moyenne supérieure. Je pense donc que c’est l’une des raisons pour lesquelles on observe cette étrange oscillation entre, d’une part, la brutalité et les arrestations, et, d’autre part, ces déclarations maladroites et conciliantes du gouvernement.
Je pense qu’il est évident, d’une certaine manière, que cela dépasse le simple cadre de l’éducation. Prenez par exemple l’insolence inspirée des attaques contre Modi. Il y a ainsi un slogan qui se traduit par : « La vraie vérité est amère. Modi est un proxénète. » Voir un jeune de 17 ans tenir ce discours dans une culture comme celle de l’Inde, où les très jeunes font généralement preuve de déférence, est remarquable. Le rouleau compresseur Modi est généralement perçu comme sinistre mais efficace dans son action, et toute la teneur des railleries, des critiques, c’est qu’il est un vieil homme dysfonctionnel ; c’est inhabituel car cela semble ouvrir de nouvelles perspectives à ce mouvement. Non pas parce qu’un programme constructif a été proposé, mais simplement parce qu’il semble y avoir une chasse ouverte contre un homme qui, jusqu’à présent, semblait en quelque sorte inévitable.
Quelle direction ce mouvement va-t-il prendre à présent ?
Je suis tellement déconcerté par l’ampleur, l’intensité et le caractère inattendu de ce mouvement que je ne vois pas clairement comment il va se maintenir ni où il va mener. Je ne dis pas qu’il ne le fera pas, mais il a surpris tout le monde, y compris ses organisateurs.
Le chômage des jeunes issus des classes moyennes en Inde est massif. Ainsi, les examens d’entrée qui vous orientent vers des formations susceptibles de vous permettre de trouver un emploi sont, si l’on veut, une sorte de métaphore de ce sentiment général d’anomie : « Où allons-nous ? Que va-t-il nous arriver ? » Et dans la mesure où cette question très ciblée des examens reflète une angoisse plus large, je ne sais pas.
- Article issu de TIME US - Traduction TIME France





