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Pourquoi y a-t-il autant de serial killers dans le Nord-Ouest Pacifique des USA ?

Ted Bundy's 1980 Florida Department of Corrections inmate ID photos , via Wikimedia Commons

En Amérique du Nord, et plus particulièrement dans la région Nord-Ouest Pacifique, les années 1970 et 1980 sont souvent surnommées « l’âge d’or » des tueurs en série. Depuis, les théories se multiplient concernant la concentration disproportionnée de psychopathes meurtriers (dont Ted Bundy, mais aussi les Étrangleurs des collines, le Tueur de la Green River et le I-5 Killer) dans cette zone. Elles incluent toute une série d’hypothèses, notamment la profusion d’autostoppeurs sur les routes interdépartementales des États-Unis ou la maltraitance sur mineurs post-Seconde Guerre mondiale par des soldats traumatisés, ou encore la couverture médiatique sensationnelle du true crime à l’époque.

Toutes les théories ci-dessus pourraient avoir contribué au pic de tueurs en série dans le Nord-Ouest Pacifique, tout comme d’autres explications moins évidentes, comme celle-ci : des substances chimiques toxiques, notamment le plomb, le cuivre et l’arsenic, auraient été rejetées par des fonderies industrielles. À Tacoma, dans l’État de Washington, l’entreprise ASARCO relâchait par exemple régulièrement un nuage blanchâtre de plomb et d’arsenic, responsable de la mort d’animaux de compagnie et faisant s’écailler la peinture des voitures. L’air était littéralement chargé de plomb et l’odeur âcre de Tacoma persiste encore à ce jour. Notons que Gary Ridgway, Israel Keyes ou encore Ted Bundy vivaient dans les environs.

Caroline Fraser, auteure récompensée du prix Pulitzer, témoigne pour nous de l’été meurtrier de Ted Bundy en 1974, alors qu’elle n’avait que 7 ans. Dans son nouveau livre d’enquête, Murderland : Crime and Bloodlust in the Time of Serial Killers, elle explore en détail l’hypothèse du plomb qui a circulé chez les universitaires avant d’être reprise par le grand public au début des années 2010. Grâce à son vécu unique, Caroline Fraser publie l’étude la plus poussée de cette théorie à ce jour. Depuis son domicile au Nouveau-Mexique, elle nous explique pourquoi elle est convaincue que des substances toxiques ont participé à l’explosion soudaine des tueurs en série, pourquoi elle a choisi de se pencher sur ce sujet et pourquoi les serial killers en question ne sont pas aussi intelligents qu’ils le pensent.

 

TIME : Votre dernier ouvrage était une biographie de Laura Ingalls Wilder, personnage de La petite maison dans la prairie. Comment en êtes-vous arrivée aux tueurs en série ?

Caroline Fraser : Je réfléchis depuis un long moment à écrire ce livre. J’ai grandi à Seattle et je me souviens que l’on parlait de la présence de Ted Bundy quand j’étais enfant. Même si je n’étais pas concernée directement, cette affaire m’a marquée, car c’était très proche de là où je vivais. Il a kidnappé et assassiné deux femmes un dimanche après-midi au lac Sammamish, à moins de 10 km de chez moi. Après ça, les gens connaissaient son nom, donc ils ont collé partout des affiches, des dessins et des portraits robots de la police. Tout le monde n’avait que ça à la bouche. J’ai le souvenir d’un sentiment de chaos et de folie quand je repense à cet été-là. Et il y en a eu tellement d’autres…

Le Tueur du Zodiaque, John Wayne Gacy, Gary Ridgway, Jeffrey Dahmer, le Fils de Sam, Richard Ramirez. Aviez-vous la sensation d’être entourés de tueurs en série ?

À l’époque de Richard Ramirez [au milieu des années 1980], les gens se disaient : « Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ? » En y repensant, je suis choquée que personne ne se soit posé plus de questions. Personne n’a étudié les événements dans leur ensemble pour se demander s’il y avait plus de meurtriers qu’avant et si c’était spécifique au Nord-Ouest Pacifique. Les équipes du FBI se présentaient comme des experts, mais elles n’ont rien fait pour expliquer ce phénomène. Les tueurs en série ont toujours été parmi nous, comme une sorte de mode, mais jamais dans ces proportions.

De nombreuses théories ont depuis tenté d’apporter une explication. Comment êtes-vous arrivée à la vôtre ?

Tout d’abord, je crois que c’est une combinaison de facteurs, et que de nombreux éléments peuvent expliquer l’existence d’un tueur en série. Les abus physiques et sexuels ont longtemps été la théorie principale des profilers du FBI. Une grande partie de ces meurtriers a grandi dans un environnement extrêmement pauvre. Leur père était souvent absent ou violent. Certains même ne savaient pas qui était leur père (et rejetaient la faute sur leur mère). Plus on en apprend sur le cerveau, et plus on réfléchit aussi aux conséquences des commotions et lésions cérébrales. Certains pensent notamment que l’utilisation du forceps par les médecins pendant l’accouchement, dans les années 1950, pourrait expliquer des atteintes cérébrales chez les nourrissons. De même, certaines carences en vitamines pendant la grossesse ou chez les nouveau-nés peuvent entraîner de réels déficits dans le développement du cerveau. Et tout cela bien avant l’exposition à des substances chimiques.

L’hypothèse du plomb suppose une corrélation directe entre le plomb et la criminalité, ou, comme vous l’expliquez : « Plus il y a de plomb, plus il y a de meurtres ». Quel est le lien ?

Après la Seconde Guerre mondiale, une énorme quantité de plomb stagnait dans l’air. Elle provenait de deux sources : l’essence au plomb, utilisée pendant des décennies, et l’industrie lourde, comme les fonderies. Aujourd’hui encore, les chiffres font débat, mais il est largement convenu qu’entre 20 et 50 % de l’explosion brutale de la criminalité dans les années 1980 et 1990 peut être attribuée à la présence de plomb. On sait que ce métal provoque une agressivité. On sait qu’il endommage le cerveau des enfants en pleine croissance. Je pense que le plomb est une théorie populaire car on observe un lien direct entre la suppression de l’essence au plomb dans les années 1990 et la chute de la criminalité. Dans les années 1950 et 1960, le géochimiste Clair Patterson a prouvé que l’exposition au plomb provoquait une « perte d’acuité mentale ». Mais les conséquences sont multiples : outre l’intelligence, elle peut aussi toucher la personnalité. De nombreuses études l’associent d’ailleurs à une lésion du cortex préfrontal provoquant une hausse de l’agressivité. Ce phénomène est principalement observé chez les hommes. Plus l’exposition au plomb est élevée, plus on constate une perte de volume cérébral, qui a été associée à des niveaux élevés de psychopathie.

Y a-t-il une caractéristique spécifique chez les hommes du Nord-Ouest Pacifique ?

Il est vrai que des fonderies étaient actives sur tout le territoire des États-Unis, mais la ville de Tacoma est particulièrement intéressante car sa fonderie se situe en plein centre-ville. Toutes les émissions étaient donc diffusées non seulement dans la ville, mais aussi dans tout le Nord-Ouest Pacifique, par un panache mesurant jusqu’à 2500 km². Il a été mesuré jusqu’en Colombie-Britannique. La criminalité était en hausse dans tout le pays, mais dans l’État de Washington, elle a grimpé de presque 30 % (soit trois fois la moyenne nationale). Ceci étant dit, je me suis concentrée sur le cas de Ted Bundy car il incarne largement cette supposition populaire. Il était précurseur à cette période, et il a beaucoup pris la parole, au point d’être mythifié, voire glamourisé. Les médias le décrivaient d’ailleurs comme « terriblement charmant » et « kennedien ».

Les tueurs en série se nourrissent de l’attention et cherchent à rendre célèbre leur nom. Comment écrire à leur sujet sans participer à ce phénomène ? Cette mode peut-elle en encourager d’autres ?

Les tueurs en série sont très soucieux de leur réputation et sont connus pour leur obsession les uns pour les autres. Par exemple, Israel Keyes était un grand « fan » de Ted Bundy. J’essaie donc d’esquisser un portrait très différent de ce dernier, loin du « génie séduisant ». En partie à cause du phénomène Hannibal Lecter, on voit les tueurs en série comme diaboliquement intelligents, plus que la moyenne. Mais c’est totalement faux. En vérité, nous leur inventons une image. Nous savons ce à quoi ils ressemblent et le pouvoir qu’ils ont. Mais une fois révélés au grand public, ils ne sont rien d’autre que des ratés tristes et pathétiques. Le public devrait en prendre conscience. Mais est-ce que cela pourrait pousser quelqu’un à devenir un tueur en série ? Je ne crois pas. Ces crimes sont de nature sexuelle, cela implique donc qu’un événement s’est produit pour que ces meurtriers soient excités par la violence et l’intimidation de leurs victimes. Par ailleurs, la prévalence de la nécrophilie à cette période est très étrange. Tout cela semble indiquer un dysfonctionnement dans le développement du cerveau.

La base de données des serial killers aux États-Unis compte 669 tueurs en série dans les années 1990, 371 dans les années 2000 et 117 dans les années 2010. Pourquoi pensez-vous que ce chiffre diminue ?

La police vous dira sans doute qu’il est plus facile de les coincer aujourd’hui grâce aux ressources à sa disposition. Les partisans de l’incarcération de masse vous diront qu’ils sont incarcérés plus tôt et plus longtemps. Par ailleurs, certaines preuves médico-légales, notamment l’ADN, permettent d’identifier les tueurs en série bien plus facilement qu’auparavant, comme c’est aussi le cas pour la technologie et la vidéosurveillance. Selon moi, tout comme nous sommes aujourd’hui capables de fabriquer des voitures plus sûres, nous avons aussi fait des progrès dans la santé. Par exemple, les femmes enceintes prennent des vitamines prénatales, nous élevons nos enfants de manière très différente et les services de santé mentale se sont largement développés. En outre, grâce au football américain, nous comprenons mieux le lien entre les chocs réguliers au niveau de la tête et la dégradation ultérieure des facultés intellectuelles ainsi qu’une plus grande agressivité. Un nombre de substances toxiques, dont le plomb, a été supprimé progressivement puis interdit, et la criminalité a connu sa chute la plus importante de l’histoire. Je ne crois pas que les tueurs en série disparaissent, je crois simplement qu’ils ne naissent plus.

 

 

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