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Intercepteurs, énergie, nourriture : l’Ukraine craint son pire hiver de guerre

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky. (Crédits: Thierry Monasse via Getty Images)
Kiev manque cruellement de missiles intercepteurs pour protéger son réseau électrique des frappes russes. Alors que Moscou prépare une nouvelle campagne hivernale, plus de 200 000 Ukrainiens sont déjà inscrits sur des listes d’évacuation prioritaire en cas de coupures prolongées.

Adultes handicapés, enfants handicapés, personnes vivant seules : à Kiev, la mairie tient déjà à jour la liste de ceux qu’il faudra évacuer en priorité si le chauffage venait à manquer cet hiver. Plus de 200 000 noms y figurent, selon des chiffres rapportés par le média ukrainien Suspilne. La bureaucratie s’organise avant même les premiers flocons. Le signe que personne, à Kiev, ne s’attend à un hiver ordinaire. L’an dernier déjà, le pays avait plongé sous les −20 °C lors d’une vague de froid en février, pendant que la Russie pilonnait les centrales thermiques et les sous-stations électriques. Des millions d’Ukrainiens avaient passé de longues heures sans chauffage ni eau chaude.

Cette fois, Moscou menace de faire pire. « Les forces armées russes ont entamé la préparation de frappes massives contre les installations du secteur énergétique de l’Ukraine », a prévenu le ministère russe de la Défense sur Telegram fin août, présentant cette opération comme une riposte aux frappes ukrainiennes sur le territoire russe. Les chiffres donnent le vertige. Avant l’invasion, l’Ukraine disposait de plus de 50 gigawatts de capacités de production électrique. Elle est tombée sous les 10 GW à la sortie de l’hiver dernier, selon Denys Shmyhal, alors ministre ukrainien de l’Énergie. Kiev espère remonter à 21,4 GW d’ici à la fin de l’année. Un pari optimiste, tempéré par les autorités elles-mêmes : « Ce sera un hiver difficile, mais rien de fondamentalement nouveau », assure Volodymyr Kudrytskyi, ancien patron du gestionnaire du réseau électrique Ukrenergo. Plus de quatre ans et demi de guerre ont au moins appris une chose aux Ukrainiens : réparer vite.

Un plan de décentralisation à l’arrêt

Pour limiter la casse, Kiev mise sur la décentralisation : panneaux solaires, éoliennes, petites centrales à gaz difficiles à cibler, groupes électrogènes, protection en béton des infrastructures sensibles. Un plan annoncé au printemps par le gouvernement de Volodymyr Zelensky. Sauf qu’il patine, faute d’argent. Selon les informations du Kyiv Independent, seuls 1,2 milliard d’euros ont pu être budgétés sur les 5,4 milliards jugés nécessaires. Les prêts européens, fléchés vers d’autres priorités, restent inaccessibles, laissant les collectivités locales sans moyens pour agir.

À cela s’ajoute une autre fragilité : la chaîne alimentaire. « L’ennemi tente délibérément de détruire les infrastructures logistiques qui approvisionnent les villes ukrainiennes en nourriture », dénonçait fin août le ministre de l’Agriculture Taras Vysotsky. Dans les supermarchés, les rayons se vident par endroits, une image encore rare en Ukraine, qui alimente désormais les craintes de pénuries alimentaires cet hiver.

La course aux intercepteurs, nerf de la guerre

Tous ces efforts ne vaudront rien si la défense aérienne ukrainienne demeure insuffisante. C’est bien là le nœud du problème. Dans un entretien publié ce 12 septembre, Volodymyr Zelensky a chiffré la production russe à 140 missiles balistiques par mois. Selon les standards de l’OTAN, neutraliser ce volume nécessiterait 280 intercepteurs. Un objectif qu’il reconnaît lui-même hors d’atteinte : « Je veux en avoir entre 100 et 120 pour ces mois difficiles », a-t-il déclaré, évoquant un besoin déjà considérable.

Face à l’urgence, les livraisons s’accélèrent en ordre dispersé. L’Allemagne a annoncé le prélèvement de missiles Patriot PAC-2 dans les stocks de la Bundeswehr, une mesure présentée comme urgente par le ministre Boris Pistorius, sans préciser les quantités. Londres a débloqué 100 millions de livres pour la défense aérienne, et Ottawa a suivi avec 350 millions de dollars canadiens destinés à l’achat de systèmes et de missiles de défense aérienne, dont des Patriot. Des gestes bienvenus, mais qui ne garantissent pas une livraison assez rapide pour peser avant les grandes offensives hivernales.

Le vrai point d’interrogation reste américain. Washington, seul à pouvoir autoriser une production locale de missiles Patriot en Ukraine, temporise depuis l’été. Donald Trump avait déclaré fin juillet que les États-Unis n’avaient pas encore donné leur accord ; début septembre, le secrétaire d’État Marco Rubio évoquait toujours des « négociations » en cours. Les stocks américains, largement sollicités lors de la guerre contre l’Iran, ont par ailleurs réduit les livraisons vers Kiev. « Les Américains seront-ils prêts à nous fournir des Patriot ? Je ne sais pas », a lui-même concédé Zelensky.

Sur le terrain, les nouvelles armes russes compliquent encore la tâche. Les drones à réaction, plus rapides que les Shahed classiques, échappent bien mieux à la défense ukrainienne : le taux d’interception, supérieur à 90 % face aux anciens modèles, tombe à environ 60 % face à ces nouveaux engins. À Kiev, près de 2 500 des 15 000 bâtiments de la capitale ne disposent d’aucun chauffage d’appoint. L’équation est simple, et redoutable : moins d’intercepteurs, des armes plus difficiles à neutraliser et un hiver qui s’annonce long avant même d’avoir commencé.

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