Au Maroc, la religion se voit autant qu’elle se pratique. Elle est dans les appels à la prière, dans les mosquées de quartier, dans les fêtes, les traditions familiales, mais aussi dans les institutions. Ici, l’islam ne relève pas seulement de l’intime : il participe à une manière d’organiser la société, de transmettre une histoire et de maintenir un lien collectif.
Au cœur de ce modèle, une singularité marocaine : le roi Mohammed VI est aussi « Commandeur des croyants », c’est-à-dire garant de l’équilibre religieux du pays. Dans un rapport consacré au modèle religieux marocain, l’Institut d’études de géopolitique appliquée analyse cette architecture fondée sur la modération, la transmission et la cohésion. Son président, Alexandre Negrus, revient sur ce que ce modèle dit du Maroc contemporain.
Pourquoi avoir consacré une étude au modèle religieux marocain ? Que révèle-t-elle ?
Nous avons voulu comprendre pourquoi le Maroc parvient à produire une forme de stabilité religieuse et sociale là où d’autres États de la région rencontrent davantage de fragilités. Ce rapport part d’un constat : le modèle marocain n’est pas seulement un discours sur la modération, c’est une architecture institutionnelle, historique et doctrinale.
Il révèle que le Royaume a fait du religieux un espace organisé, encadré et transmis. Autour de la Commanderie des croyants, de l’islam du juste milieu et d’une tradition religieuse ancrée dans l’histoire marocaine, le pays a construit un modèle qui repose autant sur la formation et la prévention que sur la cohésion sociale.
Ce modèle religieux favorise-t-il aussi la tolérance entre les religions ?
Oui. Le modèle marocain crée les conditions d’une coexistence religieuse, parce qu’il repose sur une autorité reconnue, un islam du juste milieu et une histoire longue. Il limite les lectures exclusives du religieux. Le Maroc inscrit la religion dans une identité nationale plus large, qui intègre aussi différentes composantes historiques, notamment l’héritage juif marocain. La tolérance n’est donc pas seulement un discours : elle est portée par des institutions, une mémoire collective et une certaine idée de la cohésion sociale.
“Les Printemps arabes ont touché des pays où il existait souvent une fracture entre le pouvoir politique et une légitimité religieuse populaire que ce pouvoir ne contrôlait pas”
Cette autorité religieuse a-t-elle contribué à faire du Maroc une exception lors des Printemps arabes ?
Oui. Les Printemps arabes ont touché des pays où il existait souvent une fracture entre le pouvoir politique et une légitimité religieuse populaire que ce pouvoir ne contrôlait pas. Au Maroc, Mohammed VI occupait déjà ce terrain. Un mouvement islamiste contestataire ne pouvait pas se présenter comme une alternative religieuse face à un souverain lui-même Commandeur des croyants. Le PJD a d’ailleurs choisi de s’intégrer au système politique plutôt que de le contester frontalement. C’est l’un des éléments de l’exception marocaine.
Le modèle monarchique constitue-t-il, dans ce contexte, une force particulière ?
Ce qui distingue la monarchie marocaine, c’est la nature de sa légitimité. Elle ne repose pas uniquement sur un projet politique, une performance économique ou une élection, mais sur une légitimité dynastique, religieuse et historique.
Cette profondeur lui donne une capacité de résistance et de réforme. En 2011, Mohammed VI a pu annoncer une révision constitutionnelle importante : la monarchie peut céder du terrain politique sans perdre son fondement. C’est une force que beaucoup de républiques arabes n’ont pas eue.
Comment ce modèle religieux participe-t-il à la stabilité du pays ?
Le modèle marocain repose sur une forte institutionnalisation du champ religieux. Il ne s’agit pas seulement de surveiller ou de réprimer, mais de structurer le discours religieux. Le Maroc encadre environ 52 000 mosquées à travers le ministère des Habous et des Affaires islamiques. Le Conseil supérieur des oulémas détient, lui, le monopole de l’émission des fatwas officielles. À l’heure du numérique, cette distinction est essentielle : un prédicateur autoproclamé peut parler en ligne, mais il ne peut pas produire une norme religieuse reconnue.
Le Maroc contraste avec la situation du Sahel, traversé par des crises politiques, économiques et religieuses. En quoi son modèle peut-il contribuer à stabiliser la région ?
La déstabilisation du Sahel n’est pas seulement sécuritaire. Elle tient aussi à l’affaiblissement des États, des armées nationales et des autorités religieuses traditionnelles. Les organisations djihadistes exploitent ce vide. Le modèle marocain propose une réponse plus globale. Dans cette perspective, la formation religieuse devient un outil de stabilisation à long terme. Un imam formé à l’Institut Mohammed VI ne repart pas seulement avec un discours : il repart avec une manière de lire les textes, de contextualiser les normes et de répondre aux argumentaires radicaux.
Ce modèle religieux semble apporter des réponses à des enjeux sociaux, identitaires, religieux et politiques. Quelles en sont les limites ?
La première limite est celle du numérique. Le modèle marocain a été construit pour réguler un champ religieux physique : les mosquées, les imams, les prêches. Internet échappe en partie à cette logique. Les cyberprédicateurs utilisent les réseaux sociaux, parlent en arabe dialectal marocain, reprennent les codes des jeunes et peuvent toucher des audiences très larges. Les oulémas officiels développent eux aussi une présence numérique, mais il est difficile de rivaliser avec la viralité des plateformes. Il existe aussi une limite générationnelle. Dans certains quartiers urbains défavorisés, l’islam institutionnel peut être perçu comme trop éloigné des réalités quotidiennes. Enfin, la diaspora constitue un autre enjeu : même s’il existe des coopérations religieuses avec certains pays européens, la capacité d’encadrement reste limitée.
Ce modèle peut-il être repris par d’autres pays de la région ?
Le modèle marocain est trop singulier pour être copié. Ce qui peut être repris, en revanche, c’est son état d’esprit : investir le champ religieux de manière positive, plutôt que seulement sous l’angle sécuritaire ou de la surveillance.
Cela suppose de former des acteurs religieux capables de répondre aux discours radicaux avec des outils théologiques, et pas seulement avec des arguments politiques ou juridiques. La formation des imams, l’encadrement des prêches ou certains programmes de déradicalisation peuvent inspirer d’autres pays. En revanche, la Commanderie des croyants et le triptyque doctrinal marocain ne sont pas transférables tels quels. Le modèle ne peut donc pas être dupliqué, mais certaines de ses méthodes peuvent inspirer.





