En juin dernier, le litige de longue date opposant Hollywood et l’industrie de l’intelligence artificielle a pris un tournant, puisque Disney et Universal ont entamé des poursuites contre Midjourney, l’un des principaux générateurs d’images par IA, pour violation de droits d’auteurs. Les deux poids lourds du cinéma avancent que Midjourney permet à ses utilisateurs « d’élaborer et de copier les personnages célèbres de Disney et Universal », tels que Shrek ou Spider-Man. Horacio Gutierrez, responsable des affaires juridiques chez Disney, a déclaré : « Le piratage reste du piratage, même quand il est réalisé par une intelligence artificielle ».
Le procès vient remettre en question l’hypothèse du secteur de l’IA, qui part du principe que les outils devraient pouvoir être entraînés avec des contenus protégés par le droit d’auteur selon le principe de l’usage raisonnable. La résolution de l’affaire pourrait dès lors avoir des répercussions majeures pour les acteurs de l’IA et du cinéma hollywoodien à l’avenir.
« Je pense vraiment que la législation est la seule chose qui peut arrêter les entreprises d’IA », estime Ed Newton-Rex, président de l’organisation à but non lucratif Fairly Trained, qui fournit des certificats d’entraînement équitable aux modèles d’IA qui ne sont pas formés sur du matériel protégé. « Si ces procès sont couronnés de succès, cela devrait empêcher les entreprises d’IA d’exploiter le travail d’une vie de certaines personnes ».
Retour de bâton contre les normes d’entraînement des IA
Les entreprises d’IA entraînent leurs modèles grâce à de vastes quantités de données récupérées sur internet. Si la plupart de ces entreprises n’admettent pas d’utiliser des contenus protégés par le droit d’auteur, les dizaines de procès en cours aux États-Unis semblent indiquer le contraire. Midjourney, qui permet à ses millions d’utilisateurs de générer des images à partir de prompts, pourrait faire l’objet d’un recours collectif d’artistes, mené par Kelly McKernan. Le collectif a en effet réalisé que les utilisateurs pouvaient saisir le nom d’un artiste dans leur prompt Midjourney pour générer des œuvres dans le même style artistique. Ils avaient déclaré à Time en 2023 : « Ces entreprises profitent grandement de notre travail non rémunéré ».
Ces dernières années, Hollywood n’avait pas pris part au mouvement, montrant des signaux mitigés sur l’IA. Lors des négociations de contrats en 2023, l’IA était un sujet phare de désaccord entre les syndicats, tels que SAG–AFTRA, et les producteurs, séduits par une « proposition d’IA révolutionnaire » impliquant l’utilisation de « répliques numériques » pour l’arrière-plan de certaines scènes de films.
Mais si certains à Hollywood espèrent que l’IA va permettre de rendre la production de films plus efficace et moins coûteuse, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de l’utilisation par ces outils de contenus protégés par le droit d’auteur. Cette inquiétude a atteint son point culminant avec le procès Disney-Universal, qui est le premier cas majeur de procès menés par des studios hollywoodiens à l’encontre d’une entreprise d’IA. Les studios demandent réparation ainsi qu’une injonction pour Midjourney d’interrompre immédiatement ses activités (permettant ainsi de qualifier le vol par des IA génératives de problématique qui « menace de bouleverser les incitations de base du droit d’auteur aux États-Unis »).
Midjourney n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.
Selon Kim Harris, vice-présidente exécutive et conseillère générale de NBCU : « Nous portons cette action aujourd’hui pour protéger le dur labeur de tous les artistes dont le travail nous divertit et nous inspire ainsi que l’investissement considérable qui sous-tend nos créations ».
Ed Newton-Rex considère ce procès comme particulièrement déterminant en raison de la taille, de l’influence et des ressources de Disney et Universal : « Plus ces piliers de l’économie des États-Unis s’investissent dans la lutte, plus il va être difficile d’ignorer la simple vérité ».
En février de cette année, un juge du Delaware avait porté un coup à l’argument de « l’usage raisonnable » par l’industrie de l’intelligence artificielle, actant qu’une entreprise de recherche juridique n’était pas autorisée à copier le contenu de l’agence de presse Thomson Reuters pour créer une plateforme juridique concurrente basée sur l’IA.
Si le procès entre Disney et Universal remporte le même succès, la situation pourrait grandement changer pour les entreprises d’IA et pour Hollywood, prédit Naeem Talukdar, PDG de la start-up de vidéo par IA Moonvalley. De nombreuses entreprises du secteur devraient alors réentraîner leurs modèles à partir de zéro avec du contenu protégé par des licences. Pour Hollywood, en cas d’amélioration de la clarté juridique, les studios pourraient ainsi accélérer le développement de modèles d’IA conçus sur du contenu protégé, comme celui de Monnvalley ou encore Asteria Film Co.
Un vide juridique ?
Sans surprise, les entreprises d’IA ne comptent pas se laisser faire face à la justice. Elles travaillent par ailleurs à une alternative pour continuer à entraîner leurs modèles à leur convenance : via une politique gouvernementale. En janvier, OpenAI a contacté la Maison-Blanche pour défendre son droit à entraîner son modèle avec des contenus protégés par le droit d’auteur. L’entreprise a par la suite assoupli ses règles concernant le droit d’auteur au nom de la « liberté de création », ce qui a provoqué un déferlement d’images dans le style du Studio Ghibli sur les réseaux sociaux.
Au Royaume-Uni, le gouvernement a récemment annoncé qu’il prévoyait d’autoriser les entreprises d’IA à accéder à tous les contenus protégés par le droit d’auteur sans autorisation préalable, provoquant la colère de nombreuses célébrités, comme Paul McCartney et Dua Lipa. Au mois de juin, la Chambre des lords a rejeté le projet de loi pour la quatrième fois.
Pour Ed Newton-Rex, le litige concernant l’IA et les droits d’auteur ne sera pas résolu de si tôt. Il explique : « Les entreprises d’IA valorisées à des milliards de dollars ont construit leur business sur l’idée qu’elles pouvaient récupérer le travail des artistes pour en confectionner davantage et les concurrencer. Je ne pense pas qu’elles vont abandonner le combat uniquement à cause de ce procès ». Il estime toutefois que l’annonce de l’action en justice « est une excellente nouvelle pour les créateurs du monde entier ».
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde Pace




