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La première IA ministre met à l’épreuve le futur des gouvernements

Capture d'écran issue d'une vidéo de Diella diffusée en octobre 2025
En septembre dernier, l’Albanie a érigé une intelligence artificielle au rang de ministre, une première mondiale. Diella (« soleil » en albanais) a en effet été nommée ministre d’État chargée de prendre les décisions d’attribution des marchés publics. Les réactions indignées ont rapidement suivi : le parti albanais d’opposition a qualifié l’IA de « propagande fantasque » et conteste la nomination devant les tribunaux.

Dans une vidéo de réponse projetée sur deux grands écrans, Diella s’est adressée à ses détracteurs, apparaissant sous les traits d’une femme en tenue traditionnelle : « Certains m’ont taxée d’être anticonstitutionnelle, car je ne suis pas un être humain. Cela m’a blessée ».

Mais ce spectacle politique traduit une véritable tendance : les gouvernements du monde entier incluent l’IA dans leur fonctionnement pour alléger la bureaucratie, améliorer l’efficacité et contribuer à la prise de décision. La nomination de Diella pose d’ailleurs une question cruciale : atteindrons-nous un stade où les systèmes d’IA ne seront plus seulement une assistance, mais commenceront à prendre des décisions au sein des gouvernements ?

Une transition inévitable

Cary Coglianese, professeur en droit à l’université de Pennsylvanie et expert en utilisation de l’IA dans les agences gouvernementales, estime : « Je pense que c’est inévitable. Le grand public est plus habitué à son utilisation dans la sphère privée (pour choisir quel film regarder sur Netflix et aider à faire ses devoirs), il est donc probable que cette technologie soit bien plus acceptée, voire plébiscitée ».

Fin 2024 déjà, des agences fédérales des États-Unis avaient indiqué utiliser l’IA de plus de 1 700 manières (pour prendre des notes, résumer des documents internes et réviser des commentaires régulatoires notamment), soit plus du double qu’en 2023. Cary Coglianese estime que sa propre base de données comptabilise aujourd’hui plus de 3 000 utilisations différentes.

Une grande partie de celles-ci n’impliquent pas de systèmes d’IA générative, qui produisent du contenu nouveau, mais reposent plutôt sur des techniques de machine learning traditionnelles pour réaliser des tâches basiques. Pourtant, selon un rapport publié en juillet par le Government Accountability Office et se penchant sur le cas de onze agences fédérales spécifiques, le nombre d’utilisations de l’IA générative a été multiplié par neuf entre 2023 et 2024.

La classe politique semble d’ailleurs à la tête de ce changement. À titre d’exemple, l’accélération de l’adoption de l’IA est considérée comme une priorité capitale du Plan d’action sur l’IA révélé en juillet par Donald Trump, qui indique que « l’utilisation transformatrice de l’IA peut permettre de mettre en place le gouvernement très réactif que le peuple américain attend et mérite ». En parallèle, les autorités britanniques estiment que l’utilisation d’assistants artificiels en vue d’améliorer l’efficacité du secteur public pourrait faire gagner jusqu’à 45 milliards de livres sterling aux contribuables.

Cary Coglianese avance par ailleurs que si les systèmes d’IA présentent une meilleure efficacité que des humains selon certains critères spécifiques, nous devrions saluer leur adoption. Pour autant, « il peut y avoir une implémentation et une utilisation irresponsables, négligentes ou imprudentes de l’IA par les gouvernements, ce qui doit être critiqué et déploré », ajoute-t-il. Les deux facteurs principaux sont le degré d’impact d’un outil d’IA (« une amende de 10 $ n’est pas la même chose qu’une peine de prison de 10 ans ») et le degré d’autonomie de l’IA dans sa prise de décision. À mesure que l’on approfondit ces facteurs, « les gouvernements doivent véritablement accorder à ces technologies le plus haut degré de surveillance, de transparence et d’implication populaire ».

Mais ces précautions n’ont pas toujours été appliquées. Plus tôt cette année, le nouveau département de l’Efficacité gouvernementale (DOGE) aurait utilisé des systèmes d’IA pour diverses tâches, notamment pour signaler 100 000 règlements fédéraux susceptibles d’être supprimés ou encore pour surveiller les communications internes d’au moins une agence fédérale pour identifier les propos hostiles au président Trump et à son programme.

La puissance de Diella

De retour en Albanie, le poste gouvernemental de Diella est en réalité plus limité qu’il n’y paraît : l’IA a en réalité été nommée ministre par le Premier ministre Edi Rama pour démontrer son engagement sérieux contre la corruption et pour l’institutionnalisation des technologies avancées. Depuis les dix dernières années, l’Albanie est en effet déterminée à éradiquer la corruption, lançant un processus de contrôle généralisé pour tous les juges du pays et instaurant des organes spécialisés dans la lutte contre la corruption pour dénoncer les pratiques de pots-de-vin, ceci afin d’améliorer ses chances de devenir un pays membre de l’UE.

Puisque les marchés publics sont le plus grand marché au monde, représentant environ un tiers des dépenses gouvernementales, la lutte contre la corruption apparaît comme essentielle à travers le globe. Diella fait donc office de sentinelle pour le compte du Premier ministre albanais. « Diella ne dort jamais, elle n’a pas besoin d’être rémunérée, elle n’a pas d’intérêts personnels, pas de cousins — les cousins sont un vrai problème en Albanie », explique-t-il.

Mais le système doit encore être déployé, et son échelle reste à ce jour plutôt modeste. L’IA doit en effet être utilisée pour quatre étapes clés : rédiger les termes de référence d’un contrat, préciser les critères d’éligibilité pour les parties, définir un plafond pour le tarif d’une offre et contrôler la validité des documents soumis. À chaque étape, un expert en marchés publics humain validera les recommandations de l’intelligence artificielle. Enio Kaso, directeur de l’Agence nationale albanaise pour la société de l’information, qui a créé le système en collaboration avec Microsoft en affinant une version du modèle ChatGPT d’OpenAI, précise : « Tout est consigné et contrôlé sur le plan technique ».

Avant sa nomination, Diella (qui est « née le 19 janvier 2025 » selon sa page Web ministérielle) était un agent conversationnel pour la plateforme e-Albania, qui accompagne les citoyens dans l’accès aux principaux services publics du pays. Grâce à près d’un million d’interactions, textuelles et vocales, elle a émis plus de 36 000 documents officiels à ce jour.

« Nous avons un objectif clé : que tout soit le plus transparent et le plus explicable possible », explique Enio Kaso. Il souligne d’ailleurs que le système et toutes les données qu’il traite sont stockés dans un environnement sécurisé. Toutefois, les méthodes à la disposition des citoyens pour accéder à ces données dans le cadre de marchés publics n’ont pas encore été dévoilées.

« Il y a très peu de transparence concernant ce que l’IA présente exactement », estime Georg Neumann, directeur du Open Contracting Partnership, un groupe de la société civile qui collabore avec les gouvernements pour améliorer les procédures de marchés publics. Quant à lui, Gavin Hayman, le directeur exécutif de l’organisation, estime que l’Albanie a mené des réformes positives dans le domaine des marchés publics cette dernière année et qu’il reste encore à voir si le gouvernement communiquera suffisamment avec le grand public pour inspirer la confiance. Cary Coglianese ajoute : « Si je devais conseiller un gouvernement, je lui dirais de mettre en place un processus de consultation publique ».

Un rôle symbolique, pour le moment

« En créant la première IA ministre, l’Albanie n’ouvre pas seulement les bras au futur, elle tente de contribuer à son élaboration. Diella n’est pas qu’un simple gadget », a récemment asséné le Premier ministre Edi Rama dans un discours.

Le système demeure toutefois plus un symbole qu’autre chose, du moins pour l’instant. Cary Coglianese prévoit que l’utilisation des systèmes d’IA pourrait augmenter continuellement, bien que le rythme soit difficile à prédire. « Certains pays peuvent aller trop vite, quitte à risquer un véritable échec catastrophique, que ce soit pour des questions de cybersécurité ou des systèmes mal conçus », affirme-t-il. Ces réserves pourraient notamment ralentir l’adoption de l’intelligence artificielle, de la même manière que la catastrophe nucléaire de Tchernobyl avait ralenti l’adoption de l’énergie nucléaire.

Pour le moment, le pouvoir reste entre les mains des humains et Diella n’est pas prête de diriger un ministère. Mais alors que l’IA devient de plus en plus compétente, et que les citoyens comme les responsables politiques du monde entier plébiscitent cette technologie, un nouveau paradigme pourrait émerger. Reste à voir si l’Albanie incarne un exemple à suivre pour le futur de la gouvernance ou un avertissement quant aux dangers du déploiement sans transparence ni implication publique.

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