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Corée du Sud : le pari des 1 000 milliards sur l’IA

Crédit: Luza Studios via Getty Images
En dévoilant lundi 29 juin un plan public-privé de plus de 1000 milliards d’euros sur dix ans pour les semi-conducteurs et les data centers, la Corée du Sud veut sécuriser les infrastructures indispensables au développement de l’intelligence artificielle.

Plus de 1 000 milliards d’euros. Rarement un pays aura présenté un tel effort industriel autour de l’intelligence artificielle. À première vue, il s’agit d’un plan industriel. En réalité, c’est un choix géopolitique. Car la révolution de l’IA ne se joue plus uniquement dans les laboratoires de recherche ni dans les modèles développés par les géants de la tech. Elle se construit ailleurs : dans les usines de semi-conducteurs, les data centers et les réseaux électriques capables de les alimenter.

L’annonce faite lundi 29 juin par Séoul illustre bien ce changement d’échelle dans la course mondiale à l’IA.

Un plan à plus de 1000 milliards d’euros

Le gouvernement sud-coréen a dévoilé un programme public-privé représentant environ 1 800 000 milliards de wons, soit plus de 1 000 milliards d’euros, répartis sur dix ans. L’ambition est limpide : sécuriser toute la chaîne industrielle qui permettra au pays de rester parmi les grandes puissances de l’intelligence artificielle.

Premier chantier : les semi-conducteurs. Le volet consacré aux puces doit représenter 800 000 milliards de wons, soit environ 455 milliards d’euros, pour développer un vaste complexe industriel dans le sud-ouest du pays, avec quatre nouvelles usines de semi-conducteurs avancés. Deux doivent être construites par Samsung Electronics, deux autres par SK hynix, les deux champions nationaux du secteur. D’autres infrastructures viendront compléter cet écosystème afin d’augmenter rapidement les capacités de production.

Deuxième chantier : la puissance de calcul. À terme, plus de 1 000 000 milliards de wons, soit environ 568 milliards d’euros, doivent être consacrés à la construction de nouveaux data centers dédiés à l’IA d’ici à 2035. Leur capacité additionnelle atteindrait 10 gigawatts, portant la puissance totale du pays à 18,4 GW. À mesure que les modèles deviennent plus sophistiqués – et surtout beaucoup plus gourmands en calcul -, disposer d’une telle infrastructure devient un avantage stratégique.

La revanche de l’industrie lourde

Pendant deux ans, la course à l’IA s’est racontée à travers ChatGPT, Gemini ou Claude. La prochaine décennie pourrait raconter une autre histoire. Les meilleurs modèles ne suffisent plus. Il faut aussi fabriquer les puces qui les entraînent, construire les centres de données qui les hébergent et produire l’électricité qui les alimente. L’IA est devenue une industrie lourde. C’est précisément sur ce terrain que la Corée du Sud estime disposer d’un avantage.

Le pays domine déjà le marché mondial des mémoires électroniques, composants essentiels aux systèmes d’intelligence artificielle. Les mémoires HBM (High Bandwidth Memory), devenues indispensables à l’entraînement des modèles d’IA générative, sont aujourd’hui largement produites par Samsung Electronics et SK hynix.

Le ministre de l’Industrie, Kim Jung-kwan, n’a d’ailleurs pas caché l’objectif du plan : préserver un « avantage technologique décisif » dans les semi-conducteurs de mémoire, tout en accélérant le développement de nouvelles générations de puces destinées à l’intelligence artificielle, à la défense ou encore aux applications d’« edge AI », capables de fonctionner directement dans les appareils sans passer par le cloud.

Le choix de la région du Honam, dans le sud-ouest du pays, est lui aussi révélateur. Les nouvelles usines ne seront pas construites autour de Séoul mais dans cette région moins industrialisée, qui dispose d’importantes ressources en électricité renouvelable. Dans l’économie de l’IA, les électrons deviennent presque aussi précieux que les ingénieurs.

L’IA, nouvelle bataille des États

Cette annonce est le troisième méga-investissement consacré à l’IA en Corée du Sud en moins d’un an. Et de très loin le plus ambitieux. Il dépasse largement les engagements annoncés jusqu’ici par Samsung ou Hyundai Motor. Mais au-delà du cas sud-coréen, c’est une tendance mondiale qui se dessine.

Les États-Unis multiplient les aides pour relocaliser leur industrie des semi-conducteurs. La Chine investit massivement pour réduire sa dépendance aux technologies américaines malgré les restrictions imposées par Washington. L’Europe tente, elle aussi, de reconstruire une filière capable de rivaliser avec les géants asiatiques et américains. Autrement dit, la compétition mondiale ne porte plus seulement sur les meilleurs modèles d’intelligence artificielle. Elle concerne désormais les infrastructures qui les rendent possibles.

En Corée du Sud, cette stratégie nourrit déjà un débat politique. Plusieurs responsables évoquent l’idée d’un « dividende national » : redistribuer une partie des recettes générées par le boom de l’IA afin de financer des politiques publiques, soutenir les jeunes entreprises ou accompagner les territoires les plus fragiles. Une discussion qui dépasse largement Séoul. Car si l’intelligence artificielle promet de transformer l’économie mondiale, une question demeure : qui captera réellement la richesse qu’elle produira ?

Une chose est déjà certaine. L’IA restera une révolution logicielle. Mais les grands gagnants pourraient bien être ceux qui maîtrisent aussi le béton, les puces… et les gigawatts.

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