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Comment l’IA va sonner le glas de l’art humain

Tim Brinkhof est journaliste et rédacteur de voyage.
Le robot artiste Ai-Da posant devant son autoportrait | Leemurz, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons
Nous sommes nombreux à craindre que l’IA ne signe un jour la fin de l’art à proprement parler, du moins celle des moyens de subsistance des artistes humains. Entre les scénaristes d’Hollywood qui font entendre leur voix pour protéger leur emploi face aux grands modèles linguistiques et les artistes robots (comme Ai-Da, voir photo ci-dessus) qui vendent leurs créations aux enchères pour des millions : l’avenir de l’art peut sembler bien sombre.

Heureusement, les annales de l’histoire de l’art brossent un tableau différent, plus optimiste. Avec du recul, la pression que l’IA exerce sur les artistes humains s’inscrit en réalité dans un processus évolutif qui précède de loin sa propre invention. À travers l’histoire, l’innovation technologique a permis, en développant notre capacité à créer, de prioriser la manière dont est réalisée une œuvre et les raisons de sa création plutôt que son aspect.

Dans cette lignée, il y a des chances qu’à l’avenir, l’IA pousse les artistes à être moins parfaits et plus humains, à améliorer leur art en le « salissant ».

Dans les faits, l’IA n’est pas la première technologie à être accusée de causer la perte de l’art. Lorsque la photographie est apparue au XIXe siècle, les peintres ont craint le pire. D’ailleurs, en 1840, après avoir vu une photographie pour la première fois, le peintre français Paul Delaroche aurait prononcé cette phrase passée à la postérité : « À partir d’aujourd’hui, la peinture est morte. »

En vérité, l’appareil photo n’a pas fait disparaître la peinture, il l’a forcée à évoluer en ouvrant la voie vers une nouvelle ère de créativité et d’expérimentation. Des mouvements artistiques, tels que l’impressionnisme, le fauvisme et le cubisme, sont tous nés, en partie, de la même interrogation des peintres : « Que puis-je faire que la machine ne sait pas faire ? » Et la réponse était simple : représenter le monde de manière subjective, tel qu’ils le percevaient eux-mêmes.

Aujourd’hui, quel que soit leur support, les artistes doivent également se confronter à cette interrogation, mais la réponse n’est plus aussi facile à trouver. L’IA est un outil plus polyvalent que l’appareil photo, sans parler de sa capacité croissante à agir de son propre chef. Elle évolue par ailleurs à un rythme plus rapide et selon une trajectoire plus imprévisible, à tel point que même ses créateurs ne parviennent pas à s’accorder sur son avenir (ce qu’il sera et ce qu’il devrait être). Nous pouvons toutefois imaginer la manière dont les artistes humains vont s’adapter, notamment parce que leurs options sont de plus en plus limitées.

L’une des rares choses que l’IA ne peut pas faire, c’est bien entendu d’exister dans le monde : mener une vie unique, et par conséquent, devenir unique. L’art créé par l’homme à l’ère de l’IA générative pourrait donc devenir de plus en plus personnel et singulier, imprégné du caractère propre à l’artiste et à ses expériences de vie les plus intimes, dont il restera indissociable.

Alors que les générations précédentes d’artistes s’organisaient en écoles et en collectifs, les artistes de demain travailleront certainement seuls ou, s’ils travaillent en groupe, de manière polyphonique : avec différentes voix clairement identifiables, comme les membres d’une discussion autour d’une même table.

Par ailleurs, les artistes chercheront sans doute à se réinventer en continu. À force de se cantonner à un style spécifique, on risque en effet que ce style s’homogénéise de plus en plus à d’autres, et que l’IA ait plus de facilités à l’imiter.

À l’heure actuelle, l’IA n’a aucun mal à créer des images imitant l’esthétique d’un film Pixar ou du Studio Ghibli, mais ce qu’elle ne parvient pas à saisir de manière fiable, c’est l’essence d’animateurs qui ne s’en tenaient pas à un style cohérent (comme Richard Williams ou Satoshi Kon).

L’originalité ne sera donc plus le seul objectif de l’art. Et l’inimitable, par tous les moyens nécessaires, deviendra tout aussi important.

D’ailleurs, nous observons déjà ces évolutions à l’heure actuelle, sur YouTube notamment. Auparavant, la plupart des créateurs de contenu utilisaient des voix off, avec des commentaires superposés à des séquences minutieusement montées dans un style bien spécifique, popularisé par les pionniers de la plateforme. Mais aujourd’hui, ils sont de plus en plus nombreux à se livrer face caméra, avec peu (ou pas) de montage, en partie pour prouver leur humanité face à l’essor des contenus générés par IA, et en partie pour mettre en avant ce qui les distingue de la concurrence : eux-mêmes.

Les modèles actuels d’IA produisent des hallucinations à tout va, mais si toutefois la technologie continuait à s’améliorer, nous devrions bientôt atteindre un stade dépourvu de ces divagations. Alors que les outils d’IA actuels peinent à produire autre chose que du « slop », les outils futurs devraient pouvoir (sans intervention ni feedback humain) créer de l’art qui aura véritablement quelque chose à dire, qui nous fera réfléchir et ressentir autant que nos artistes humains favoris.

Si la relation entre technologie et art est souvent marquée par la répulsion, en réalité, plus l’artiste IA deviendra compétent (qu’il s’agisse d’écrire un thriller ou de créer des débats philosophiques aussi animés que l’urinoir de Marcel Duchamp ou la banane de Maurizio Cattelan), moins les artistes humains le seront.

Il ne s’agit pas ici d’une qualité inférieure, mais d’un manque de talent ou d’efforts. À mesure que l’art généré par IA gagnera en crédibilité, tant au niveau de la conception que de l’exécution, les artistes humains pourraient chercher à se démarquer en créant des œuvres délibérément incomplètes : imparfaites, incohérentes, voire inefficaces ou confuses quant à ce qu’elles tentent d’exprimer.

Contrairement au rendu poli de l’IA, l’art humain deviendra en parallèle plus inachevé : brut et inabouti. Imaginez par exemple des croquis sommaires plutôt que des tableaux achevés, des ébauches de romans envoyées à l’imprimeur sans correction ni relecture.

Les erreurs ne seront alors plus considérées comme des accidents, mais comme les éléments clés d’une esthétique propre à l’ère de l’IA, où l’échec serait un marqueur de talent et la réussite le signe d’un manque de celui-ci.

Les artistes ne souhaiteront plus être perçus comme des maîtres de leur art, mais s’efforceront de rester amateurs et de préserver l’esprit naïf de leurs premières œuvres. Dans une certaine mesure, l’art humain se fera le reflet inversé du slop actuellement produit par l’IA : manifestement imparfait, mais difficile à décrire. Pour autant, ce type d’art ne sera pas l’objet de polémiques virulentes sur les réseaux sociaux ou de publicités étranges pour des jeux d’argent, mais celui des galeries et des festivals.

Plus l’IA gagnera en compétences, plus notre conception de notre humanité évoluera, et plus l’art créé par l’homme en sera le reflet.

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