En 2016, une trentaine de streamers réunis devant leurs écrans collectaient 170 770 euros pour Save the Children. Dix ans plus tard, le rendez-vous imaginé par Adrien Nougaret, alias ZeratoR, et Alexandre Dachary, dit Dach, est devenu un poids lourd de la générosité en ligne. Le compteur cumulé des neuf éditions précédentes dépasse désormais 58 millions d’euros, dont 16,7 millions pour la seule année 2025.
L’ultime ZEVENT s’ouvrira par un concert le 3 septembre à Montpellier, avant plus de cinquante heures de direct, du 4 au 6 septembre. Environ 90 créateurs seront réunis sur place et plus de 200 participeront à distance. Pour cette édition anniversaire, les dons bénéficieront aux 22 associations soutenues depuis la création de l’événement, de la Croix-Rouge française à Médecins sans frontières, en passant par la Ligue contre le cancer, la LPO, Sea Shepherd France ou Cop1.
Pourquoi s’arrêter alors que le ZEVENT n’a jamais été aussi important ? À la veille de cette dernière édition, le streamer montpelliérain revient pour TIME France sur cette décision, l’usage concret des dons, son écosystème entrepreneurial, la responsabilité des créateurs et l’héritage d’une décennie de mobilisation collective.
TIME France : Pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas le ZEVENT, comment le présenteriez-vous ?
Adrien Nougaret : C’est un peu le Téléthon version Internet et jeu vidéo. Près de 300 streamers se mobilisent pour collecter des fonds pendant une durée donnée. Cette année, nous commencerons par un concert le jeudi, puis le marathon caritatif se poursuivra jusqu’au dimanche soir.
Pourquoi une onzième édition serait-elle de trop ?
Nous ne pensons pas qu’une onzième édition serait forcément celle de trop. Ce serait peut-être la quinzième ou la dix-septième. Mais nous préférons nous arrêter à l’apogée de ce qui a façonné notre environnement du streaming pendant dix ans.
La réalité, c’est qu’un événement peut déjà créer de la lassitude au bout de trois ans. Le faire vivre pendant dix ans est un véritable exploit. Nous organisions des opérations caritatives avant le ZEVENT, nous en avons mené pendant, et nous continuerons après.
La fatigue, le coût et les polémiques ont-ils pesé dans la décision ?
Bien sûr, tout cela joue, mais les sentiments restent très positifs. Le ZEVENT représente quatre jours dans l’année : le coût physique et mental est donc plutôt simple à encaisser, même si la pression est importante.
Les polémiques, en revanche, ne sont pas vraiment un sujet pour nous. Un événement grand public de cette ampleur devient forcément polémique. Je n’aurais peut-être pas répondu de la même façon il y a quatre ans, mais j’ai compris que c’était la rançon du succès. Peu d’événements sur Internet sont aussi exposés que le ZEVENT, et cette exposition s’accompagne inévitablement de négatif.
Vous n’avez pas assisté à l’Esports World Cup organisée cet été à Paris. Ce modèle vous intéresse-t-il moins ?
Je préfère les LAN de garage aux tournois consacrés aux jeux les plus importants, avec de très gros financeurs. Ce sont évidemment ces grandes compétitions qui attirent le plus de monde, et l’écosystème de l’e-sport reste largement tributaire de ces financeurs. Il n’existe pas de fédérations comparables à celles du sport traditionnel et très peu de moyens de proposer des solutions alternatives.
Organisée pour la première fois hors de Riyad, l’Esports World Cup 2026 a rassemblé à Paris plus de 2 000 joueurs autour de 25 tournois et d’une dotation totale de 75 millions de dollars. Le contraste résume deux visions de l’événementiel gaming : d’un côté, le spectacle mondialisé et financé à grande échelle ; de l’autre, la recherche d’une proximité héritée des rassemblements de joueurs.
À quoi ressemble aujourd’hui votre écosystème ?
Notre société principale est ZT Production, qui emploie quatre personnes. Notre studio de jeux vidéo, Unexpected, en compte six. Nous avons également Casual Machine, qui propose des collections de prêt-à-porter. En revanche, avec la dernière édition du ZEVENT, la structure logistique consacrée à son merchandising n’aura plus vocation à être maintenue.
Un streamer a besoin de peu de ressources pour créer du contenu et interagir avec son public. À la différence de YouTube, un créateur sur Twitch peut lancer un direct avec peu de matériel et peu de personnes autour de lui.
Dans le jeu vidéo indépendant, il est même possible de développer seul dans sa cave. Le problème, c’est qu’un développeur peut travailler pendant trois ans sans avoir la garantie d’être payé à la fin. Avec Unexpected, nous finançons donc une petite équipe pour limiter ce risque. Le studio a notamment développé looK INside, As Far As The Eye et le jeu coopératif Kallax.
Pour ma part, je reste un streamer qui fait de l’événementiel. Un streamer gagne déjà beaucoup moins qu’un youtubeur ; l’événementiel est encore plus complexe, parce qu’il coûte beaucoup et rapporte peu.
Au-delà des sommes collectées, quels projets vous rendent le plus fier ?
L’un des projets les plus emblématiques est le financement d’un bateau pour Sea Shepherd. Je trouve incroyable qu’une collecte menée sur Twitch puisse aboutir à quelque chose d’aussi concret.
Je suis aussi allé en République centrafricaine avec Dach. Nous avons pu constater la participation au financement d’un hôpital, la construction d’une école et d’autres infrastructures au service de la population. Je pense également aux centres de soins de la LPO, aux dons versés à la Croix-Rouge après l’ouragan Irma en 2017 ou encore au soutien apporté à la recherche de l’Institut Pasteur. Financer la recherche produit des images moins immédiatement parlantes, mais l’impact n’en est pas moins réel.
Ces résultats sont désormais documentés association par association. Les plus de 2 millions d’euros reçus par la LPO après l’édition 2022 ont par exemple contribué à 38 projets, parmi lesquels la rénovation de centres de soins pour la faune sauvage et la protection de milieux naturels. Sea Shepherd indique de son côté qu’un navire acquis grâce aux fonds du ZEVENT lui a été livré en 2023.

Comment contrôlez-vous l’utilisation de l’argent ?
Nous demandons systématiquement aux associations de nous transmettre des retours. Des bilans sont publiés sur le site du ZEVENT. Depuis 2022, la Fondation de France collecte les dons, sélectionne et suit les projets auxquels ils sont attribués. Le processus peut prendre du temps : il arrive que plus d’un an s’écoule avant que l’argent soit effectivement reversé.
La Fondation de France examine notamment la capacité des organismes à gérer les sommes collectées et le caractère concret des projets. À titre de comparaison, elle estimait ses frais de gestion à 5 % des fonds distribués lors de l’édition 2025.
Cette année, la collecte sera divisée en neuf parts, une pour chacune des neuf éditions précédentes. Chaque part sera ensuite répartie entre les associations soutenues cette année-là. Si nous collections 9 millions d’euros, par exemple, chaque édition disposerait d’un million. Si cinq associations avaient été bénéficiaires cette année-là, elles se partageraient ce million.
Les moins de 35 ans sont de plus en plus nombreux à donner, tandis que les dons en ligne progressent. Le ZEVENT a-t-il contribué à faire émerger cette nouvelle génération de donateurs ?
J’aimerais déjà préciser que le public de Twitch est parfois mal connu. Il se situe surtout entre 18 et 34 ans et il est plus âgé que celui de YouTube, Instagram ou TikTok. Nous savons que le ZEVENT contribue à cette évolution, même si certaines personnes ne donnent que pendant l’événement. D’autres souscrivent ensuite à des dons mensuels ou deviennent bénévoles.
Aujourd’hui, la principale richesse que les marques et les grandes plateformes cherchent à capter est notre attention. Dans cette bataille du temps disponible et de la visibilité, les associations ont du mal à lutter. Or elles recherchent des dons, mais aussi de la notoriété et de nouvelles personnes pour les rejoindre. Beaucoup ignorent encore qu’être bénévole ne suppose pas nécessairement de disposer de vingt heures libres par semaine ou de sacrifier son sommeil.
La part des moins de 35 ans déclarant avoir effectué un don est passée de 42 % en 2021 à 56 % en 2023, selon le baromètre Ipsos pour les Apprentis d’Auteuil. Dans le même temps, les dons ponctuels en ligne ont progressé de 8,4 % en 2024 et représentent désormais 33 % de la collecte ponctuelle, contre 20 % en 2019, d’après France générosités. Ce dernier baromètre exclut les sommes collectées par le ZEVENT : il mesure donc une évolution générale, sans permettre d’établir le rôle précis de l’événement.
Les spectateurs donnent-ils à une cause ou à un créateur ?
Forcément un peu aux deux, mais cela dépend de l’engagement du créateur. Certains mettent surtout en avant le défi à accomplir pour faire monter la cagnotte ; d’autres parlent davantage de la cause et du travail des associations.
Emmanuel Macron a félicité publiquement le ZEVENT à plusieurs reprises. Comment éviter toute récupération politique à l’approche de l’élection présidentielle ?
Tout est politique dans la vie, y compris un événement caritatif. Les associations sont généralement perçues comme relevant plutôt d’une sensibilité de gauche : de ce point de vue, leur action est politique. Mais le ZEVENT est non partisan.
Je ne pense pas que quelqu’un puisse s’opposer au fait d’aider la Ligue contre le cancer, Médecins sans frontières, la Ligue pour la protection des oiseaux ou Cop1, qui vient en aide aux étudiants. En dix ans, nous avons parcouru un spectre très large de l’action caritative et humanitaire.
Enfin, il faut savoir que Twitch ne se résume plus au jeu vidéo. La catégorie « Discussion » occupe aujourd’hui une place centrale, devant le gaming. Je trouve formidable que l’on puisse y parler de tout, à condition de savoir à qui l’on s’adresse et comment on le fait. On peut aborder tous les sujets, mais la manière compte.
En 2022, un message de soutien d’Emmanuel Macron avait provoqué de vives réactions parmi les participants, certains dénonçant une tentative de récupération. Trois ans plus tard, la participation annoncée du député Denis Masséglia avait déclenché une nouvelle polémique. L’organisation avait alors complété sa charte afin d’écarter les personnalités exerçant ou ayant exercé un mandat politique.
Les associations redoutent-elles la disparition du ZEVENT ?
Elles savent qu’il s’agit d’un très bel événement, mais elles disposent d’autres leviers. Tout le monde ne peut pas donner tous les jours : la multiplication des rendez-vous caritatifs peut aussi provoquer une forme de fatigue.
Il existe désormais SpeeDons, Stream for Humanity et bien d’autres initiatives, comme Streamers 4 Palestinians ou Race for Gaza. Le streaming caritatif existait avant le ZEVENT, mais pas à cette échelle. La croissance de Twitch pendant la crise sanitaire a fait apparaître de nouvelles formes d’engagement et une multitude de projets.
En mai 2026, la sixième édition de SpeeDons a collecté 2,34 millions d’euros pour Médecins du Monde. Quelques mois plus tôt, la deuxième édition de Stream for Humanity avait réuni plus de 1,6 million d’euros au profit de Médecins sans frontières et du Secours populaire.
Que restera-t-il du ZEVENT ?
Le record du ZEVENT sera battu un jour, et je crois que nous ne sommes qu’au début d’un bel élan de solidarité sur Internet. De mon côté, le caritatif conservera une place dans ce que je ferai (il l’a toujours été). Je ne sais pas encore sous quelle forme, mais j’y tiens.
Comment imaginez-vous la dernière soirée ?
Je serai forcément ému. Ce sera un tourbillon, mais je ne pense pas que nous ayons pris la mauvaise décision. Et je tiens à préciser qu’elle a été collégiale : ZeratoR ne s’est pas réveillé un matin en décidant seul de mettre fin au ZEVENT.
Comme chaque année, nous nous poserons des questions sans nous interdire aucune réflexion. Nous reparlerons sûrement de l’événement avec nostalgie en nous disant : « C’était quand même bien, pourquoi ne pas en refaire un ? ». Mais cela ne change pas notre conviction : cette dixième édition sera la dernière.





