Le compte X qui a mis le feu à la rentrée littéraire ne comptait, ce 21 septembre, qu’une poignée d’abonnés. Quelques heures plus tard, sa publication avait dépassé les trois millions de vues. L’accusation : C’était ça ou mourir, le premier roman de Thélyson Orélien, aurait été rédigé « presque intégralement » par une intelligence artificielle. Le timing ne pouvait pas mieux tomber, ou pire, c’est selon. Ce 21 septembre, l’auteur canado-haïtien de 38 ans recevait justement le prix du roman Fnac. Son texte figure aussi dans les premières sélections du Goncourt, du Médicis, du Femina et du Renaudot. En cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, il s’est déjà écoulé à environ 35 000 exemplaires en France depuis sa sortie chez Grasset, le 19 août.
Le compte anonyme s’appuie sur Pangram, logiciel américain de détection de texte généré par IA, pour étayer son accusation. Verdict brandi : 100 % IA, sur plusieurs passages testés à différents endroits du livre. France Inter, qui a soumis ses propres extraits au même outil, obtient un score compris entre 95 et 100 %. De quoi jeter le doute sur l’authenticité d’un texte salué, jusque-là, pour sa langue charnelle et ses images caribéennes. Sauf que Pangram n’a pas le monopole du verdict. L’AFP a fait analyser les passages choisis par le compte X par InVID-WeVerify, outil qu’elle a coconçu, et le résultat s’inverse : les extraits ont « très probablement » été écrits par un humain. Sept autres détecteurs, testés en parallèle, livrent des conclusions divergentes.
Des machines qui se contredisent
Denis Teyssou est responsable du Medialab de l’AFP. Sa lecture est sans détour : la détection de texte reste « beaucoup plus aléatoire » que celle des images générées par IA. Une image peut laisser des traces techniques ou comporter un tatouage numérique. Un texte, lui, « c’est juste des mots et de la ponctuation » : les détecteurs s’appuient sur la distribution statistique des mots pour estimer une probabilité. Même le patron de Pangram tempère l’usage qu’on fait de son propre outil. Interrogé par The Atlantic en mai, Max Spero prévenait que son logiciel ne devait « jamais être l’arbitre final », tout au plus un point de départ pour une enquête plus poussée. Une nuance qui a disparu en cours de route, entre le fil X accusateur et les millions de vues qui ont suivi.
Grasset, éditeur français du roman, a choisi la fermeté. Dans un communiqué à l’AFP, la maison dénonce des propos « malveillants » qui « blessent affreusement » un écrivain au parcours singulier. Devant BFMTV, l’éditeur pousse l’argument plus loin : il affirme que ces détecteurs seraient même capables de désigner la Bible comme un texte généré par IA. Conclusion de la maison : mieux vaut ne pas nourrir la polémique. « C’est contre-productif de rentrer dans la guerre », estime-t-elle. Boréal, l’éditeur québécois qui a publié le livre au printemps, se montre plus prudent. Sans balayer les accusations d’un revers de main, l’éditeur dit ne pas les « prendre à la légère », tout en réaffirmant sa « confiance » envers le travail de l’auteur.
Une écriture nourrie par l’exil
L’intéressé, lui, a choisi Libération pour se défendre. « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine », confie-t-il. Il revendique l’influence de ses « traditions haïtiennes et caribéennes » : les images, les répétitions et les rythmes de cette « parole vivante ».
Le roman suit Jonas Dorléon, professeur d’histoire qui fuit la violence à Port-au-Prince et espère gagner le Canada. Thélyson Orélien, lui-même originaire d’Haïti, a quitté le pays après le séisme de 2010. Il dit avoir construit son récit à partir de témoignages recueillis auprès de nombreux exilés haïtiens. « Je n’ai pas écrit ce roman avec ma tête mais avec mes tripes et mon cœur », a-t-il résumé.
La polémique, elle, ne tranche rien. Brigitte Giraud, présidente du jury Femina, refuse de se prononcer tant qu’aucune preuve rigoureuse n’est établie. Elle qualifie le roman de « remarquable ». Entre un compte anonyme, des logiciels concurrents et des jurys interpellés, l’affaire C’était ça ou mourir tourne, pour l’instant, à l’épreuve de la confiance plus qu’à celle du texte lui-même.





