« Il est une heure qui n’appartient ni tout à fait au jour, ni encore à la nuit. » On croirait la première phrase d’un roman. C’est une feuille de route, celle d’une grande maison de parfum. Les maisons de luxe entretiennent depuis longtemps un dialogue fécond avec les artistes. Chez Guerlain, ce dialogue prend la forme d’une méditation sur le temps qui passe, un sujet que les parfumeurs connaissent intimement.
Depuis 2006, la Maison ouvre chaque automne son hôtel du 68, avenue des Champs-Élysées à l’art contemporain, d’abord avec la FIAC, puis avec Art Basel Paris. En dix-neuf expositions, elle a accueilli des artistes de premier plan, de Louise Bourgeois à Yayoi Kusama en passant par Sophie Calle ou Jean-Michel Othoniel. En 2023, Guerlain a créé avec Lee Ufan Arles le Prix Art & Environnement, qui distingue chaque année un projet liant création et vivant. Deux de ses lauréats, Caroline Corbasson et Pooya Abbasian, sont réunis dans l’exposition cette année, signe d’un engagement qui s’inscrit dans la durée.
Derrière cette fidélité, il y a une femme : Ann Caroline Prazan, directrice de la création Art et directrice Culture & Patrimoine de Guerlain, qui orchestre chaque année ces expositions. « Je considère Guerlain comme une grande famille composée de tous ces artistes », confiait-elle*. Une famille qu’elle continue d’agrandir, édition après édition.
Cette année, l’heure s’appelle bleue. Hugo l’a aimée, Monet l’a peinte, Jacques Guerlain l’a mise en flacon en 1912. Les commissaires Benoît Baume et Hervé Mikaeloff ont rassemblé les œuvres, prêtées pour la plupart par des galeries et des collectionneurs. Ils les ont réparties en trois temps : contempler, s’éprouver, s’élancer. Le programme est ambitieux. Il tient.

Turrell, Dijkstra, Zao Wou-Ki : une exposition en trois temps
Au début, on regarde. James Turrell, qui accroche au mur une ellipse de lumière qui semble avancer ou reculer quand on bouge. Le verre martelé d’Ann Veronica Janssens renvoie des reflets ambrés. Viennent ensuite des œuvres plus intimes : les deux adolescents d’Odessa de Rineke Dijkstra, un Pêcheur assis de Paul Valéry, une encre de Zao Wou-Ki où le paysage se dissout en signes. La fin du parcours est plus enlevée. Les Children’s Clocks de Maarten Baas donnent l’heure grâce à 720 dessins d’enfants, et Yoann Bourgeois n’en finit pas de tomber dans un escalier. Annette Messager enserre le mot Utopia dans un filet noir. Il résiste.

Un parcours olfactif signé Delphine Jelk
Guerlain oblige, l’exposition se respire autant qu’elle se regarde. Delphine Jelk, parfumeure de la Maison, a composé des fragrances pour plusieurs œuvres. Blue Love, chaude et fruitée, pour les corps thermiques de SMITH. Timeless pour le bleu de Xie Lei. Céleste, ozonique, devant les Arcades de Vincent Beaurin. Vanilla Sky pour les halos de Kaï-Chun Chang. L’iris revient presque partout. Prenez le temps de sentir.
Deux haltes, surtout. Adeline Care, née en 1993, photographie Marseille juste avant l’orage. Sur ses petits tirages, un garçon attend au bout de la jetée des Catalans et un soleil d’éclipse surgit d’une faille de rocher. On sent que le temps va tourner. Delphine Jelk lui a répondu avec un Iris bleu et une Vanille Azur. Caroline Corbasson, elle, collabore avec le CNRS et l’ESO. Une scientifique qui écrit des poèmes, ou l’inverse. Sur ses Poem Paintings, des phrases au graphite apparaissent à moitié, comme des étoiles au crépuscule. L’une d’elles demande « What’s behind this color ? ». C’est un peu la question de toute l’exposition.
En filigrane de l’exposition, il y a aussi un parfum : une nouvelle Heure Bleue, sortie en août. Ce n’est pas la formule de 1912 mais une relecture signée Delphine Jelk. L’iris y est plus frais, travaillé en beurre et en teinture, et la vanille s’entoure d’un accord ozonique, de fleur d’oranger et d’Ambroxan. Le flacon cœur inversé de Georges Chevalier se pare d’un bleu laqué. L’exposition et le parfum se répondent, et l’on se dit que l’heure bleue n’a jamais été aussi bien entourée qu’aux côtés de Turrell, Valéry et Zao Wou-Ki.
L’Heure des Possibles, Maison Guerlain, 68, av. des Champs-Élysées, Paris 8e. Jusqu’au 15 novembre, de 11 h à 18 h 45. Entrée libre.
* The Art Newspaper ( 2025)..




