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Romain Pissenem, le grand ordonnateur des rêves et de l’électro

Romain Pissenem @rafaeldeprost
Romain Pissenem @rafaeldeprost
Enfant, il parcourait à vélo les routes de son village lorrain en s’inventant des histoires. Quarante ans plus tard, Romain Pissenem fait danser des stades et imagine les spectacles des plus grandes stars de l'électro. À 48 ans, le fondateur de High Scream, fait chevalier des Arts et des Lettres, n'a rien perdu de son émerveillement.

Il faut se méfier des apparences. L’homme qui orchestre quelques-uns des spectacles les plus extravagants de notre époque travaille pieds nus dans son bureau, voyage avec un petit sac à dos et se couche à neuf heures du soir. Un homme presque ordinaire, doté de ce charisme qui vous embarque dans ses rêves jusqu’à ce qu’ils deviennent les vôtres.

À Matignon, où Sébastien Lecornu lui remet en septembre les insignes de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, un monde peu habitué aux ors de la République s’est donné rendez-vous : figures de la nuit et de l’électro, gens de théâtre, producteurs, amis de toujours. Lui, d’ordinaire si volubile, est bouleversé. « D’habitude, les gens viennent voir les artistes pour lesquels je crée des spectacles.

Et tout à coup, il y avait toutes ces personnes réunies pour moi. » Il écoute le Premier ministre retracer sa carrière et semble découvrir sa propre histoire. Cet étonnement désarme : il a gardé l’innocence de ceux qui continuent à s’émerveiller du monde.

Dans la famille Pissenem, on ne grandit pas sous les projecteurs. Dans la France des années 1980, les rêves américains arrivent par la télévision, à condition de capter la bonne chaîne. Sur le petit écran de son frère aîné, Yann, il faut régler un tuner. « Je parle comme si je venais du Moyen Âge ! » Parfois, miracle, M6 apparaît : Michael Jackson, Mylène Farmer, les clips, les décors extravagants. « Je me disais : je veux que ma vie ressemble à un film américain. » Quand le monde ne vous offre pas assez de spectacles, il faut les fabriquer.

Yann est son modèle, « un super-héros ». Quand il part pour l’Espagne, Romain a treize ou quatorze ans. « Il fallait quinze heures de train pour aller à Barcelone. » L’un file vers la nuit, l’autre vers le spectacle. Leurs destins finiront par se rejoindre.

Indochine, Central Tour._ Credit _ Guillermo Galisteojpg
Indochine, Central Tour._ Credit _ Guillermo Galisteojpg

L’électrothéâtre

Romain voulait faire du cinéma, mais les caméras coûtent cher. Il se tourne vers le théâtre et, pour financer ses pièces, organise des fêtes dans les salles fermées, avec stroboscopes et musique électronique au milieu des décors. Une idée naît : réunir la puissance d’un concert, l’énergie d’une soirée et la narration d’une pièce. À Londres, au Globe de Shakespeare, le guide raconte que le public élisabéthain assistait debout aux représentations, buvait, parlait, réagissait. « C’est exactement le théâtre que je veux faire ! » Il l’appelle l’« électrothéâtre ». « Pendant au moins quinze ans, personne ne m’a écouté. On me disait : tu fais soit du spectacle, soit de la fête. » Il continue.

C’est à Ibiza que les frères trouvent leur terrain de jeu. Yann connaît les clubs, leur économie, leur public. Romain apporte la mise en scène et la lumière. « Nous sommes opposés à 100 % sur à peu près tout. Et pourtant, nous sommes exactement les mêmes. » Quand Yann lui montre les plans d’Ushuaïa, Romain y voit un théâtre : des bâtiments en U autour d’un espace central. Quelques jours avant l’ouverture, l’architecte présente une cabine DJ. « Mais non ! La cabine, maintenant, c’est une scène. » Une cabine est un endroit où l’on travaille. Une scène, un endroit où l’on rêve.

À Ushuaïa, il multiplie les audaces : une harpiste à la réception, des acrobates dans le club, une piscine remplie d’un demi-million de balles de ping-pong servant d’écran, survolée par un funambule. On ne vient plus seulement écouter de la musique, on vient assister à quelque chose. Avec Ushuaïa puis UNVRS, les frères transforment la fête en spectacle monumental. « Ça peut paraître prétentieux, mais je pense que nous avons contribué à créer un nouveau genre de spectacle. »

Couché à 21 heures

Le paradoxe est savoureux : l’homme qui a réinventé la nuit n’est pas un homme de la nuit. « Je suis tout sauf un homme de la fête. » Il préfère ses bureaux, sa famille, le chemin de l’école avec ses trois enfants. Sa fille aînée, 17 ans, a connu le petit appartement et les journées de vingt heures avant l’envol de l’entreprise. Il lui arrive de traverser l’Atlantique, de dormir une heure et demie, puis de rentrer préparer le petit déjeuner.

Son film préféré ? Edward aux mains d’argent. Comme le héros de Tim Burton, il transforme l’ordinaire en féerie, avec des lasers et des écrans géants à la place des ciseaux. Pour Anyma, il imagine des papillons qui se détachent des écrans, portés par de petits drones, pour voler au-dessus du public. « Je fais des dessins qui ne ressemblent à rien, et quelques mois plus tard, ils deviennent de véritables spectacles. »

Le conte est aussi une industrie. High Scream produit plus de 2 000 spectacles par an, dont 350 à 400 à Ibiza sur une seule saison. « Certains week-ends, nous gérons quarante shows en même temps. » Romain n’a pourtant pas oublié ce que coûte un billet. Un jour, son père avait emmené Yann voir Renaud : la famille ne pouvait payer qu’une place. « Je n’étais pas jaloux. Mais j’aurais tellement aimé voir ce concert. » Le souvenir pèse, quand une entrée à Ushuaïa coûte entre 30 et 130 euros, et un billet VIP au moins 500. Il le sait. « Pour certaines personnes, ce sera peut-être le seul grand spectacle de l’année. Rien ne me ferait plus mal que de ne pas être à la hauteur de quelqu’un qui a payé son billet. »`

Aya Nakamura Romain Pissenem @rafaeldeprost
Aya Nakamura Romain Pissenem @rafaeldeprost

Sous la pluie, la lumière

En 2024, il signe la direction artistique de la cérémonie de clôture des Jeux paralympiques de Paris, au Stade de France. Vingt-quatre DJs, de Jean-Michel Jarre à Kittin, de Pedro Winter à Cassius, y célèbrent l’électro française. La pluie s’invite.

Je pense qu’elle a beaucoup sauvé la cérémonie. Elle a amené un côté tellement dramatique.

Sous l’averse, les faisceaux deviennent visibles, les sols mouillés se changent en miroirs. La République distingue un homme qui a fait passer l’électro des marges de la nuit aux grandes scènes populaires.

La reconnaissance ne ralentit rien. Les 10 et 11 octobre, High Scream a signé la scène de Head Trip, le festival unique imaginé par Goldenvoice, producteur de Coachella, à Indio, en Californie. Une structure aux allures de vaisseau spatial, devant environ 90 000 personnes et des centaines de milliers d’autres en direct sur Apple Music. Le ciel, encore, s’en est mêlé : la foudre a forcé l’évacuation du site le samedi et le report de Calvin Harris au lendemain.

La presse américaine a fait de la scène une tête d’affiche à part entière. Mais Romain songe aussi à revenir au théâtre, pour repenser la place du public et inventer d’autres récits. Le théâtre l’a conduit vers la fête ; la fête pourrait l’y ramener.

Il défend une conviction : à l’heure où l’intelligence artificielle brouille le vrai et le faux, nous aurons besoin de nous retrouver physiquement. « Les derniers endroits où les êtres humains pourront vraiment se retrouver ensemble seront peut-être ceux du live entertainment. » Venant d’un virtuose de la technologie, l’idée est piquante. Mais c’est là son intuition : la technologie ne doit pas remplacer l’émotion, elle doit la servir.

Prendra-t-il un jour sa retraite ? Il sourit et cite sa grand-mère, crémière à Alfortville : il ne faut jamais dire jamais. Elle avait une autre formule, qu’il affectionne : « Les promesses de la nuit ne voient jamais le jour. » Toute sa carrière lui donne tort. Ces promesses, il leur a donné des murs, des lumières et des millions de spectateurs. « On vit davantage de la musique électronique que de la nuit. Mais surtout, on vit de rêves. » Le petit garçon à vélo n’a pas fini sa promenade. Ses routes ont seulement quitté la Lorraine pour Ibiza, Londres, Paris et Los Angeles. Il y a des gens qui passent leur vie à chercher la lumière. Romain Pissenem a choisi de la fabriquer.

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