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Ridley Scott, L’empereur contre-attaque

Crédit photo : DR

Alien, Blade Runner, Gladiator, Napoléon… Ridley Scott est non seulement une légende, mais aussi un réalisateur ayant une force de propulsion et une puissance d’évocation hors du commun. À 88 ans, il frappe un nouveau coup avec The Dog Stars. Connu à Hollywood pour être un bourreau de travail, ce visionnaire iconoclaste, toujours avec mille projets sous le coude, envisage le cinéma de façon viscérale, presque féroce. Ce jour-là, il répond pourtant aux questions en toute décontraction, depuis son salon, avec un humour mordant, son accent rappelant son enfance dans le nord de l’Angleterre. Un conteur extraordinaire, à la ville comme à l’écran, qui discute, sans filtre, de la fin du monde, d’Alien, de la Seconde Guerre mondiale, d’avions en rase-motte et de sa passion de filmer.

 

The Dog Stars est tiré d’un livre extraordinaire et quasi prémonitoire, La Constellation du chien, de Peter Heller, écrit huit ans avant la crise du Covid (Actes Sud, 2013). Comment ce projet est-il arrivé jusqu’à vous ?

Le scénario était en haut de la pile et le titre m’intriguait. Quand on travaille avec de bons scénaristes, après des années d’expérience, on sait en trois pages si on est entre de bonnes mains. En une demi-page, on comprend si on est mal tombé. Avec The Dog Stars, vers la page 50, j’ai commencé à craindre que le scénario dérape, tellement c’était fort. J’étais captivé. À la fin, c’était une évidence : j’allais le réaliser.

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© 2026 20th Century Studios. All Rights Reserved.

Le film a un côté brutal, mais aussi mélancolique. La poésie et l’impossibilité du deuil s’y confrontent avec les batailles les plus sanglantes, comme celle, terrible, de nuit, à la caméra thermique…

J’ai toujours tenté d’éviter la violence excessive. Après avoir réalisé tant de films… J’ai vécu une mauvaise expérience après Alien, j’ai vu des gens pris par la terreur dans la salle. C’était assez malsain [rires, ndlr]. Je me suis dit : “Ce n’est pas normal, c’est trop.” En tant que cinéaste, on se demande dans une certaine mesure où s’arrêter. On tient au bout des doigts un tel pouvoir de communiquer qu’il y a forcément une responsabilité. La poésie vivait déjà dans ce livre, dans son écriture, dans sa “cadence”. Un de mes mots préférés en français. Un rythme dans sa musique. Un rythme dans son histoire. J’ai tendance à penser et à filmer de cette manière. Je tourne en gardant à l’esprit qu’on peut faire de la musique une voix puissante.

« Je ne suis pas du genre à prédire l’apocalypse, mais je crois que nous nous dirigeons vers une direction à laquelle nous devrions prêter attention »

Dans Alien, on sait qui est le monstre, mais dans The Dog Stars, la question reste ouverte…

Le “monstre” ici, c’est qu’il y aura toujours des survivants, pas forcément bien intentionnés. En supposant que nous atteignions un point critique, ce qui, je crois, est le cas, nous serions dans une situation délicate. Je ne suis pas du genre à prédire l’apocalypse, mais je crois que nous nous dirigeons vers une direction à laquelle nous devrions prêter attention. Personne ne s’attaque à des problèmes aussi fondamentaux que le réchauffement climatique ou les pandémies. Il y a actuellement Ebola en Afrique. Ils ont laissé traîner les choses pendant cinq semaines. Savez-vous combien de personnes voyagent en avion en cinq semaines, les unes à côté des autres ? C’est comme ça qu’une pandémie se propage.

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Jacob Elordi et Josh Brolin sur le tournage de The Dog Stars. © 2026 20th Century Studios. All Rights Reserved.

À propos de fin du monde, durant une conférence au British Film Institute, l’hiver dernier, vous avez dit : “Je suis un enfant de la guerre, je l’ai vue arriver”…

Non seulement ça, mais à quatre ans, je la vivais, je me cachais. Les bombes allemandes tombaient toutes les nuits sur Ealing, à l’ouest de Londres, et notre jardin donnait sur la voie ferrée principale. Les frappes stratégiques visaient les chantiers navals, les aciéries et les réseaux de communication, donc ils visaient forcément les voies ferrées. On était bombardés toutes les nuits. On s’asseyait sous l’escalier avec ma mère et mon grand frère pendant que mon père, au ministère de la Guerre, était abrité ailleurs. On chantait : “McDonald avait une ferme, E-I-E-I-O.” Et on entendait les bombes arriver. Je n’oublierai jamais le sifflement de la bombe incendiaire quand elle tombe. Juste avant l’impact, il y a un silence, puis l’explosion ravage tout. Ma mère n’a jamais réalisé que si on avait été touchés de plein fouet, on aurait été piégés et on aurait fini en rôtis [rires].

Dans The Dog Stars, Hig, le héros, patrouille dans son petit avion Cessna au-dessus d’un monde en ruines. Vous avez été aussi marqué par un avion à cette époque, n’est-ce pas ?

Oui, c’est surprenant de voir à quel point on se souvient des choses. Je pourrais dessiner notre cuisine, quand j’avais quatre ans. Un après-midi, nous étions au parc, il faisait beau. Je me souviens d’avoir vu des gens courir sans comprendre pourquoi. Puis j’ai aperçu une ombre qui traversait le parc. J’ai levé les yeux et là, un Heinkel, un gros bombardier. D’un noir mat, presque comme du goudron. Il revenait après avoir largué des bombes au nord et volait à environ 60 mètres d’altitude, hors radar, au-dessus de la Grande-Bretagne. Des années plus tard, j’ai imaginé pour Chanel N°5 quatre spots publicitaires sur le thème de l’ombre d’un avion. Fait incroyable, le pilote du Cessna dans le film est venu dans un avion de ce modèle depuis la Nouvelle-Zélande jusqu’en Italie. Près de 20 000 kilomètres, avec escales, tout seul. Un pilote incroyablement fiable. Pour couronner le tout, c’est quasiment le sosie de Jacob Elordi.

« Quand j’ai un très bon scénario, ça m’inspire et parfois, j’ajoute des éléments à l’histoire. Si le scénariste me demande : “Pourquoi tu fais ça ?”, je réponds : “Parce que c’est moi qui conduis, mec !” »

Et vous avez recréé le Colorado, Denver, en Italie…

J’ai trouvé les Rocheuses dans les Dolomites ! Presque par hasard. En cherchant les décors pour un western que je veux adapter, le meilleur que j’aie jamais lu, FreeWalkers, tiré d’un livre magnifique. Comme toutes les grandes histoires, elle est assez simple : une vengeance, ce qui, bien sûr, est toujours une bonne idée. C’est tellement agressif, tellement juste, merveilleux. Pour les repérages, je suis allé au Canada. Là-bas, on se sent comme une souris au milieu de milliards d’hectares. Un sentiment de majesté, mais angoissant parce que vous sentez que si vous vous aventurez dans les bois, en peu de temps, vous êtes mort. Ensuite, j’ai vu les Dolomites et mon Dieu, c’était vraiment les Rocheuses. Quand The Dog Stars s’est présenté, le choix était évident. En plus, la nourriture y est bonne [rires]. J’ai aussi utilisé des décors construits par Mussolini qui, mis à part sa tyrannie, avait un goût très sûr en matière d’architecture, pour figurer une ville du futur en Amérique du Nord. Quand Jacob Elordi atterrit en pleine rue, ce ne sont pas des effets spéciaux. Il part chercher des provisions, puis il arrive dans un lotissement désert. Il entre dans un pavillon et là, il imagine sa femme dans cette chambre. Dans le monde d’avant, il était marié. Cela donne un tournant inattendu au film. Quand j’ai un très bon scénario, ça m’inspire et parfois, j’ajoute des éléments à l’histoire. Si le scénariste me demande : “Pourquoi tu fais ça ?”, je réponds : “Parce que c’est moi qui conduis, mec !”

 

The Dog Stars, de Ridley Scott, avec Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley. En salles le 26 août.

Retrouvez l’intégralité de l’interview dans le nouveau numéro de TIME France, disponible en kiosque

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