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Aux Rencontres d’Arles, Lara Tabet fait entrer le vivant dans la photographie

Larat Tabet credit RA Rencontres d'Arles BMW Makers
Larat Tabet credit RA Rencontres d'Arles BMW Makers
À Marseille, dans un atelier transformé en laboratoire du vivant, l’artiste libanaise Lara Tabet cultive des images plutôt qu’elle ne les capture. Lauréate du programme BMW ART MAKERS avec la curatrice Yasmine Chemali, elle dévoilera cet été aux Rencontres d’Arles Le Corps vitré, une installation où des bactéries transforment des surfaces photographiques en paysages organiques. Un projet qui renverse notre rapport à l’image : ici, l’infiniment microscopique devient monumental.

À première vue, le travail de Lara Tabet semble appartenir au champ de l’abstraction. Mais en s’approchant, on découvre que ces images aux nuances de bleu profond, d’ocre ou de vert sont littéralement produites par des micro organismes. Formée à la médecine et spécialisée en pathologie et microbiologie, l’artiste collecte des eaux lors de ses déplacements, au Liban, à Marseille ou ailleurs, avant de laisser les bactéries proliférer sur des surfaces photosensibles. « J’instaure un protocole, mais les images sont performées par le vivant », explique-t-elle. Les bactéries rongent l’émulsion photographique, la corrodent, la transforment chimiquement jusqu’à produire ces paysages troubles, presque organiques, que l’artiste numérise ensuite à grande échelle. 

Lara Tabet photographie
Lara Tabet photographie

Marseille occupe une place particulière dans ce nouveau projet. La ville, traversée par les réseaux d’eau, les canaux, la mer et les flux migratoires, devient ici un territoire d’observation autant qu’un matériau. Les prélèvements réalisés dans les Aygalades, le Rhône ou autour du Palais Longchamp composent une forme de cartographie invisible de la cité phocéenne. « Les œuvres finissent souvent par ressembler aux territoires dont elles sont issues », observe Lara Tabet. « Là, ces bleus très méditerranéens se sont imposés naturellement. » 

Larat Tabet et Yasmine Chemali, le duo de co création

À ses côtés, Yasmine Chemali accompagne le projet depuis son origine. Toutes deux libanaises et amies de longue date, elles ont conçu Le Corps vitré comme une conversation permanente entre pratique artistique, pensée curatoriale et recherche théorique. Leur dialogue traverse aussi bien les féminismes contemporains que les écrits de Donna Haraway ou d’Édouard Glissant, dont l’idée d’un monde fondé sur les relations irrigue le projet. « Le féminisme, pour moi, est avant tout une pensée de l’inclusion », résume Lara Tabet. 

Cette attention au vivant traverse toute son œuvre. L’artiste parle volontiers d’une tension entre « biopoétique » et « biopolitique » : comment produire de la poésie à partir du biologique, mais aussi comment repenser notre rapport aux corps, aux espèces et aux migrations. Les bactéries, souvent associées à la contamination ou à la menace, deviennent ici des collaboratrices invisibles. « On les considère comme quelque chose qu’il faudrait contrôler ou effacer, alors qu’on ne pourrait pas vivre sans elles », rappelle-t-elle. 

Le travail de Lara Tabet ne rompt pourtant pas avec l’histoire de la photographie. Il prolonge au contraire cette exploration du photographique menée depuis les origines du médium. Depuis Nicéphore Niépce jusqu’aux expérimentations contemporaines autour de la pellicule et des émulsions, la photographie n’a cessé d’être un terrain d’essais chimiques et matériels. Ici, le sujet n’est plus seulement ce que l’image représente, mais ce qui la constitue physiquement : ses couches, ses réactions, ses altérations. La photographie cesse d’être une simple captation du réel pour devenir un organisme vivant.

Cette recherche prend également une dimension presque rituelle. « Il y a quelque chose de presque psychologique dans cette répétition du geste, dans cette manière de se caler sur la temporalité d’un autre vivant », confie Lara Tabet. « J’attends que la bactérie accomplisse son cycle de vie ; je me synchronise à un temps qui n’est pas le mien. Ce rapport au rituel est devenu très important dans mon parcours migratoire. » 

L’abstraction, chez elle, apparaît aussi comme une réponse à la saturation contemporaine des images. Née au Liban, Lara Tabet évoque un « trop plein d’images politiques et de violence » qui l’a progressivement conduite vers des formes moins figuratives, plus intuitives, presque méditatives. « L’abstraction est aussi une forme de dépollution visuelle », dit-elle. 

Aux Rencontres d’Arles, Le Corps vitré prendra la forme d’une installation monumentale inspirée du vitrail. Des structures de verre et de bioplastique contaminées par des émulsions photographiques laisseront traverser la lumière comme des membranes organiques. Le changement d’échelle sera central : les bactéries, habituellement invisibles, apparaîtront ici dans des formats immersifs, presque architecturaux. Une manière de renverser notre regard sur le vivant et de placer le spectateur dans un face à face physique avec ces micro organismes qui nous entourent.

Depuis seize ans, BMW accompagne la photographie aux Rencontres d’Arles. D’abord à travers des résidences d’artistes, puis, depuis 2021, avec le programme BMW ART MAKERS, pensé comme une plateforme de co création entre artistes et commissaires. « Les rôles se redéfinissent », explique Maryse Bataillard, responsable du mécénat chez BMW Group France. « Les artistes produisent, scénographient, conceptualisent ; les curateurs participent désormais pleinement à la fabrication de l’exposition. » 

Avec Le Corps vitré, Lara Tabet et Yasmine Chemali poussent cette logique plus loin encore : une œuvre où l’image ne se capture plus, mais se cultive.

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