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Les nazis ont aussi volé la musique : Sonia Devillers raconte un bouleversant récit sur la Shoah

Sonia Devillers (Crédits : Pascal Ito)
Dans « Le fabuleux piano » (Robert Laffont), Sonia Devillers retrace le vaste pillage des instruments de musique orchestré par les nazis dans les foyers juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Auprès de TIME France, elle revient sur ce récit intime et historique qui éclaire un pan méconnu de la Shoah.

Sa voix est indissociable de la matinale de France Inter, son visage incarne fièrement l’émission Le Dessous des images sur ARTE et sa plume livre cet été un nouveau récit. Dans Le fabuleux piano (Robert Laffont), la journaliste Sonia Devillers raconte comment la Seconde Guerre mondiale est devenue le terrain de monstrueux pillages menés par les nazis dans les habitations juives et pourquoi les instruments de musique ont été particulièrement ciblés par les Allemands. Derrière les rafles et les déportations, elle met en lumière un autre pillage, moins connu mais tout aussi révélateur de la violence du régime : celui des instruments de musique. Pianos, violons et autres objets précieux, abandonnés par des familles promises aux camps, sont désormais dispersés à travers l’Europe. Des décennies plus tard, leurs descendants tentent encore d’en retrouver la trace. Nourri par sa propre histoire familiale, le récit de Sonia Devillers éclaire avec sensibilité et émotion un aspect largement méconnu de la Shoah, dont les conséquences continuent de traverser les générations.

D’où part cette grande histoire du Fabuleux piano ?
Tout part de mon premier livre, Les Exportés, qui raconte comment la Roumanie communiste a vendu ses Juifs après la guerre. Mes grands-parents sont partis sans avoir le droit d’emporter quoi que ce soit, avec chacun 4 kilos de bagages. Il a fallu se séparer du piano que ma grand-mère possédait depuis 30 ans et qui était chargé d’une mémoire familiale très forte. La disparition et l’abandon ont été vraiment très violents pour ma grand-mère, et je me suis dit que je pourrais essayer de retrouver ce piano.
J’ignorais que les beaux pianos, comme celui-ci, portaient un numéro de série : une sorte de tatouage gravé dans leur chair qui est quasiment impossible à effacer. Sauf que je me suis rendu compte que personne n’avait conservé celui du piano de ma grand-mère, et que sans cela, le retrouver est extrêmement difficile. J’ai donc abandonné… mais j’ai découvert le monde des pianos fantômes. Des milliers de familles européennes juives cherchent aujourd’hui des instruments de musique, notamment des pianos, volés par les nazis. C’est particulièrement le cas en France et à Paris, où les nazis se sont livrés à un pillage de la musique qui est absolument sans aucun équivalent dans l’histoire. J’ai ensuite découvert un avis de recherche émis par une universitaire de San Francisco, Carla Shapreau, au sujet du piano disparu d’une grande famille d’éditeurs de musique à Paris : les Enoch. J’avais échoué sur le piano de ma grand-mère, mais je voulais retrouver le leur.

 

« Un piano vit plus longtemps que les hommes et accompagne toute une vie. Dans une maison, c’est un coffre à souvenirs et le cœur de la vie familiale »

 

En quoi un piano n’est-il plus un simple instrument de musique mais une lutte contre le silence ?
Un piano vit plus longtemps que les hommes et accompagne toute une vie. Dans une maison, c’est un coffre à souvenirs et le cœur de la vie familiale. Ce n’est pas seulement un meuble. Le piano est par ailleurs l’un des rares instruments capables de faire le lien entre la musique classique et la musique populaire, voire même avec la musique sacrée. Il y a donc une puissance affective immense autour du piano. Quand on vous l’arrache, on vous arrache des souvenirs qui sont irremplaçables. C’est quelque chose d’effroyablement douloureux, parce qu’acheter un nouveau piano ne répare rien.

Ce qui est très émouvant, c’est qu’après la guerre, énormément de familles juives, dans lesquelles il y avait eu des déportés et des persécutions effroyables, ont voulu retrouver leur piano. Elles sont capables de dire qu’il y a une éraflure sur le couvercle, que telle note ou telle pédale est légèrement abîmée, et puis elles le décrivent comme une personne, quand bien même elles ont un frère ou un parent qui est mort dans les camps de concentration. La deuxième chose, c’est qu’arracher les instruments de musique aux Juifs revient à les rayer d’un pan entier de la culture de l’humanité, à savoir la musique. C’est les réduire au silence.

Vous traitez les personnages comme s’ils étaient physiquement à côté de vous…

Quand j’ai contacté les Enoch, ils avaient lu mon premier livre et avaient été bouleversés par l’histoire de ma famille. Ils avaient l’impression, étrangement, de la connaître, comme si on faisait partie d’une même famille à travers les livres. Ces gens, notamment Danièle Enoch, m’ont fait tout de suite confiance et m’ont ouvert toutes leurs archives intimes, dont le journal que Jacques Enoch a commencé à écrire en 1931. Il avait pris l’habitude de noter chaque jour les faits importants.

J’ai mis vraiment plusieurs mois pour réussir à lire les carnets, tellement la lecture était difficile. Ce n’est pas pour rien que Jacques Enoch prend vie. J’en ai fait un personnage, mais il existe en chair et en os à travers ses carnets. Je dois avouer que c’est quelque chose de très troublant, parce que ces journaux n’ont pas du tout été écrits pour être lus. Je suis une intruse. Mais c’est une chance absolument unique d’avoir la guerre racontée à hauteur d’homme, à la première personne et au jour le jour.

Selon les nazis, les Juifs n’apportent rien à la musique et se contentent de la souiller. Votre œuvre démontre-t-elle le parfait contraire ?

Il y a deux grands dignitaires qui sont des piliers de l’idéologie du parti nazi, Alfred Rosenberg et Joseph Goebbels. L’un comme l’autre vont vraiment théoriser la place de la musique dans le projet politique nazi. L’éradication des Juifs passe par l’éradication de la culture juive, soit l’interdiction d’exercer la musique, l’interdiction de jouer des œuvres musicales composées par des musiciens juifs et la confiscation des instruments de musique. Cela passe par l’effroyable « Commando Musik », destiné à piller les œuvres d’art et les instruments de musique des Juifs qui vivent en France.

Et en effet, mon livre est l’histoire d’un survivant de la guerre, Jacques Enoch, seul rescapé de sa famille, sur la façon dont il recherche son piano et édite une chanson qui va faire le tour du monde, Les Feuilles mortes. C’est un retour à la dignité, à la joie et au lien humain que tisse la musique. C’est l’histoire d’un homme qui, après la guerre, va lutter pour retrouver l’honneur d’être un éditeur de musique. C’est extrêmement émouvant, parce qu’on ne pourra jamais lui rendre ni son frère ni ses parents, mais il aura au moins retrouvé la musique.

 

« On sent l’avènement d’un monde nouveau. On sent la peur qui rôde. On sent l’angoisse qu’une guerre éclate et que, soudain, la France soit prise dans un ordre nouveau et dans un conflit mondialisé »

 

Votre livre dévoile des parallèles avec le présent, caractérisé par la montée en puissance de l’extrême droite et de l’antisémitisme. Sentez-vous, comme Jacques dans ses carnets, le monde changer aujourd’hui ?
Ce qui m’a vraiment hantée pendant toute la lecture des carnets, c’est cette progressive prise de conscience, chez Jacques Enoch, que le monde est en train de basculer. C’est quelqu’un qui est fou de la presse, qui se tient très informé, quelqu’un d’intelligent qui comprend, à travers les lignes de son carnet, que le monde change.
Cela a percuté de plein fouet les questions de ma propre génération, depuis l’arrivée de Trump aux États-Unis, depuis l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine et depuis le 7 octobre. On sent l’avènement d’un monde nouveau. On sent la peur qui rôde. On sent l’angoisse qu’une guerre éclate et que, soudain, la France soit prise dans un ordre nouveau et dans un conflit mondialisé. C’est ce que les carnets de Jacques racontent extraordinairement bien : jusqu’en 1940, Jacques va au restaurant, organise des virées à bicyclette… et petit à petit, l’angoisse monte. C’est une résonance extraordinaire avec ce qu’on a vécu ces quelques dernières années.

En fin de roman, vous insérez un avis de recherche pour retrouver le piano des Enoch. Quelle relation entretenez-vous avec la descendante, Danièle Enoch, et espérez-vous retrouver l’instrument ?
Oui, ça serait absolument formidable ! J’espère que la publication du livre et la médiatisation de cette histoire font que peut-être un jour, on retrouvera ce piano. Je précise qu’il peut être n’importe où en France, chez des gens qui en ont hérité ou qui l’ont acheté sans connaître son histoire, comme il peut avoir été transporté en Allemagne ou pulvérisé dans les bombardements. Il peut aussi avoir été récupéré par l’Armée rouge, qui a découvert tous les instruments de musique volés par les nazis en arrivant à Berlin et s’en est emparée.

Ce qui est très beau avec Danièle Enoch, c’est qu’on n’a jamais parlé du souvenir qu’elle avait de son père. Je voulais maintenir mes distances et être libre d’en faire mon personnage. Ce qui est extrêmement émouvant, c’est qu’elle a lu le livre il y a quelques semaines, l’a refermé et m’a dit : « C’est exactement lui. »

Vous écrivez à de multiples reprises que l’écriture et la documentation de votre livre vous ont profondément impacté. Que vous a appris au fond, Le fabuleux piano ?

Pour être honnête, j’étais un petit peu traumatisée par l’écriture des Exportés, qui portait sur la vie de ma famille. La publication du livre a été très douloureuse pour ma mère, qui a vu ressurgir des blessures d’enfance et des souvenirs très violents. J’ai naïvement cru qu’en racontant l’histoire des pianos fantômes, j’allais me débarrasser de la lourdeur des traumatismes qui hantent génération après génération ceux qui ont été victimes de persécutions. Sauf qu’on ne peut pas raconter l’histoire d’un instrument sans raconter celle des personnes à qui il appartenait et qui ont joué dessus. Ce que m’a appris Le fabuleux piano, c’est qu’un piano n’est pas un meuble mais un coffre à souvenirs, un très puissant lieu d’expression musicale et artistique. J’ai été rattrapée par l’histoire humaine qui, en réalité, ne peut pas être dissociée de l’histoire de la musique.

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