Fatherland nous fait penser à ces anciennes demeures allemandes où l’air, longtemps après le départ des habitants, conserve encore quelque chose de leurs voix, de leurs habitudes et de leurs secrets, le cinéma de Pawlikowski semble moins raconter des existences que retrouver, dans les plis du temps et la lenteur des regards, ce qui subsiste d’un monde disparu et que les hommes eux-mêmes croyaient avoir oublié. Après Ida et Cold War, le réalisateur polonais revient avec Fatherland, un film d’une beauté presque dangereuse, tant chaque image semble pouvoir suffire à elle seule.
Une Allemagne divisée dans Fatherland, la famille Mann en miroir de l’Histoire
Nous sommes en 1949. L’Allemagne n’est plus qu’un corps partagé entre les ruines et les idéologies. D’un côté l’Amérique, de l’autre l’Union soviétique. Entre les deux, une route. Sur cette route avance Erika Mann, silhouette droite, regard fermé, conduite intérieure plus violente encore que les paysages qu’elle traverse. Sandra Hüller lui prête une intensité extraordinaire, faite de retenue, de dureté et d’épuisement intérieur. Chez elle, un simple silence semble contenir toute la fatigue morale de l’Europe d’après-guerre.
À ses côtés : son père, Thomas Mann, prix Nobel de littérature, monument de la culture allemande, auteur des Buddenbrook et de La Montagne magique, conscience morale d’une Europe qui a pourtant laissé monter la nuit. Dans ce rôle de patriarche hiératique, Mark Rylance impressionne par son économie de jeu. Jamais démonstratif, presque immobile, il compose un Thomas Mann dont la grandeur intellectuelle semble déjà traversée par la culpabilité et le doute.
Mais le vrai personnage du film est peut-être absent. Ou plutôt peu visible. C’est Klaus Mann, campé magnifiquement par August Diehl qui apporte cette nervosité mélancolique, frère d’Erika, écrivain lui aussi, auteur du grand roman antifasciste Mephisto, enfant blessé d’un père immense, suicidé quelques mois après ce voyage.
Entre Thomas et Klaus, Pawlikowski devine ce qu’il aime filmer depuis toujours : un miroir troublant. Une admiration dévorante, une rivalité muette, une proximité si forte qu’elle finit par séparer. Le père représente l’Allemagne classique, humaniste, raffinée ; le fils, l’Allemagne brisée, moderne, nerveuse, incapable d’habiter encore les vieux palais de la culture européenne.
Erika, elle, circule entre les deux mondes comme une conscience coupée en deux. Et l’on comprend peu à peu que cette Allemagne divisée par la guerre froide ressemble aux enfants Mann eux-mêmes : héritiers magnifiques d’une civilisation qui n’a pas su empêcher sa propre catastrophe.
Le noir et blanc de Pawlikowski, entre photographie et chef d’œuvre cinématographique
Le génie de Pawlikowski est là. Dans cette capacité rarissime à faire tenir l’Histoire entière dans un visage qui regarde par la fenêtre d’une Buick noire.
Son noir et blanc n’est pas décoratif. Il pense. Il sculpte les silences. Chaque plan semble composé par un photographe hanté par l’Europe centrale : on pense à Josef Koudelka pour les paysages d’exil, à Henri Cartier-Bresson pour l’art du cadre suspendu. Certains visages rappellent même les élégies visuelles des préraphaélites anglais, comme si la beauté ancienne survivait encore un instant parmi les décombres.
Et pourtant, miracle rare : la splendeur des images ne dévore jamais le film. Beaucoup de cinéastes se perdent dans la beauté. Pawlikowski, lui, utilise la beauté pour creuser le manque. Héritier autant d’Ingmar Bergman que de Robert Bresson ou d’Orson Welles, il retire au lieu d’ajouter. Il coupe les scènes avant l’explication. Il laisse le silence finir les phrases. Ses images ne ferment rien : elles ouvrent des blessures.
Alors à Cannes, Fatherland devient davantage qu’un film historique. C’est une méditation sur ce qui reste d’une civilisation quand ses enfants ne peuvent plus aimer leurs pères sans douleur.
Et l’on sort du film avec cette sensation étrange que Pawlikowski filme moins des êtres vivants que des souvenirs déjà en train de disparaître.






