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Quantique : malgré son potentiel, la position française reste fragile

La Cour des Comptes alerte sur le retard français et européen dans la course au quantique. (Crédits : Getty Images)
Dans un rapport publié ce 20 juillet 2026, la Cour des comptes appelle la France à mobiliser davantage de capitaux privés et à renforcer ses partenariats européens pour rester dans la course face aux États-Unis et à la Chine.

Fragile et en retard… tels sont les termes employés pour décrire la position de la France dans la course au quantique. Dans son nouveau rapport publié ce 20 juillet, la Cour des comptes présente son bilan du soutien tricolore à l’informatique quantique, faisant état de « succès fragiles » et de « choix stratégiques nécessaires » pour permettre à la France de rester crédible dans cette course technologique. Susceptible de bouleverser des secteurs entiers, le quantique constitue un enjeu majeur de souveraineté pour les Sages de la rue Cambon, qui appellent à renforcer la position française et européenne.

Emmanuel Macron s’était pourtant engagé dès 2021 à investir dans une stratégie nationale quantique (SNQ) dotée d’un budget de 1,8 milliard d’euros, dont 1,5 milliard de fonds publics, pour la période 2021-2025. Si ce plan « a permis de conforter les atouts scientifiques de la France », selon la Cour des comptes, les efforts demeurent insuffisants face à la concurrence étrangère, notamment chinoise et étasunienne, dont les capacités d’investissement sont sans commune mesure.

Un modèle fragilisé par le manque de capitaux

Pourtant peu disposée à inciter à la dépense, la Cour des comptes exhorte le gouvernement à appuyer sur l’accélérateur. Aujourd’hui insuffisante, la SNQ promue par le président Emmanuel Macron il y a cinq ans « n’est plus adaptée à l’accélération de la concurrence internationale et aux besoins de passage à l’échelle du secteur ». Le rapport de la Cour des comptes, qui se déploie sur 128 pages, critique ainsi les faiblesses de la stratégie française, qui ne tire pas encore pleinement parti de son potentiel.

« Face aux États-Unis et à la Chine, qui disposent de capacités d’investissement sans commune mesure, la position française dans la course à l’ordinateur quantique demeure fragile », alerte la Cour des comptes dans son rapport.

Cependant, le jeu s’est considérablement durci sur la scène internationale. Face aux mastodontes, la position de l’Hexagone vacille dangereusement, en particulier face aux moyens américains. Le 21 mai 2026, l’administration Trump a dévoilé un projet de prises de participation à hauteur de 2 milliards de dollars dans neuf entreprises de la filière. Le lendemain, Emmanuel Macron a annoncé une nouvelle enveloppe d’un milliard d’euros pour la stratégie quantique française d’ici à 2030. Cette proximité dans le calendrier traduit l’accélération de la course au quantique.

Malgré ce volontarisme de l’État, la France et l’Europe butent sur le mur du financement privé, véritable point faible du camp européen. Le constat dressé par les Sages de la rue Cambon est sans appel : parmi les onze entreprises d’informatique quantique aujourd’hui cotées en Bourse, aucune ne porte les couleurs du continent européen. Celles-ci sont principalement canadiennes, étasuniennes et chinoises. Pasqal prépare néanmoins son entrée sur le Nasdaq par l’intermédiaire d’une fusion avec un véhicule coté, ainsi qu’un projet de cotation sur Euronext Paris.

L’aversion au risque des investisseurs, couplée à la fragmentation des marchés, freine cruellement le passage à l’échelle des pépites tricolores. Cette faiblesse structurelle plonge le secteur du quantique dans une féroce « guerre d’attrition », dans laquelle les entreprises françaises peuvent rapidement devenir les proies d’acteurs étrangers dotés de liquidités massives. Pour éviter de sombrer dans le piège des technologies intermédiaires – la « midtech » – au détriment de l’innovation de rupture, le gouvernement est exhorté à mobiliser d’urgence des capitaux privés afin de faire de la France un pilier européen du secteur. « L’enjeu n’est donc plus seulement d’augmenter les moyens, mais d’organiser un effet de levier stratégique entre financements publics et investissements privés », précise le rapport de la Cour des comptes.

La France portée par de nombreux atouts

Si le match financier s’annonce d’une rudesse extrême, la France dispose de solides atouts. L’excellence académique nationale, récemment auréolée des prix Nobel de physique d’Alain Aspect en 2022 et de Michel Devoret en 2025, constitue la colonne vertébrale de son écosystème. C’est à partir de ce terreau particulièrement fertile que sont nées plusieurs pépites tricolores : Pasqal, Quandela, Alice & Bob, Quobly et C12. La France possède la particularité de maîtriser quatre des six voies technologiques mondiales – atomes froids, photonique, supraconducteurs et qubits de spin -, un atout de diversification rare qui lui évite de concentrer tous ses efforts sur une seule technologie.

Surtout, l’État français a su jouer les sélectionneurs avisés avec le programme de commande publique PROQCIMA. Doté d’un demi-milliard d’euros, ce partenariat d’innovation place ces cinq start-up tricolores en compétition directe. À l’instar d’un tournoi couperet, les moins performantes seront progressivement éliminées pour ne soutenir à terme que les deux meilleures, avec un objectif prodigieux revu à la hausse en mai 2026 : concevoir un prototype de 1 024 qubits logiques dès 2032, contre 128 initialement prévus.

L’équipe de France s’appuie également sur un vivier de jeunes talents remarquablement bien entraîné. Le programme QuanTEdu-France a dynamisé l’offre, propulsant le nombre d’étudiants en master à plus de 1 060 en 2024-2025. Parallèlement, l’Hexagone pourrait bénéficier d’un avantage logistique : l’énergie. La consommation des futurs ordinateurs quantiques de grande taille reste difficile à évaluer, mais le mix électrique français, largement décarboné, et un coût de l’électricité inférieur à la moyenne de la zone euro pourraient constituer un avantage pour accueillir leur production industrielle. Enfin, le pays peut compter sur Quantonation, un fonds français de capital-risque spécialisé dans les technologies quantiques et la physique de rupture.

L’importance primordiale du quantique

L’ordinateur quantique ne constitue pas une simple évolution de l’informatique classique, mais une rupture technologique susceptible de transformer certaines capacités de calcul. Alors qu’un bit classique prend la valeur 0 ou 1, un qubit peut se trouver dans une superposition de ces deux états. Certains algorithmes quantiques exploitent cette propriété, ainsi que l’intrication et les phénomènes d’interférence, pour accélérer des catégories précises de calculs. Contrairement à une présentation souvent reprise, un ordinateur quantique ne teste donc pas mécaniquement toutes les solutions en même temps et ne sera pas plus rapide pour tous les usages.

« De nombreux domaines requérant des calculs longs et complexes (simulations, chimie et mécanique, modélisation climatique, intelligence artificielle, transports, cryptographie, etc.) tireront profit de cette très importante amélioration des capacités de calcul. Les implications en matière de souveraineté sont majeures », précise la Cour des comptes dans son bilan.

Les retombées potentielles du quantique concernent de nombreux secteurs stratégiques : simulation de molécules complexes pour concevoir des médicaments, création de matériaux inédits, optimisation des transports… Sur le plan macroéconomique, la dynamique donne le vertige : estimé à 1,1 milliard d’euros début 2025, le marché mondial pourrait atteindre entre 8,7 et 13 milliards d’euros d’ici à 2035. Au Royaume-Uni, le gouvernement estime que les technologies quantiques pourraient augmenter la productivité nationale de 7 % sur vingt ans et produire un impact économique de 212 milliards de livres d’ici à 2045.

Cependant, la compétition cache un enjeu de sécurité redoutable. Exécuté par un ordinateur quantique suffisamment puissant et tolérant aux fautes, l’algorithme de Shor pourrait théoriquement compromettre le chiffrement RSA, aujourd’hui largement utilisé pour sécuriser les communications numériques. Les services de renseignement alertent déjà sur des stratégies adverses consistant à intercepter massivement des données chiffrées aujourd’hui pour tenter de les décoder demain – « store now, decrypt later » -, lorsque des ordinateurs quantiques suffisamment puissants seront opérationnels. Face à cette menace, mais aussi aux risques de prédation étrangère et d’espionnage sur le sol français, la France n’a plus le droit à l’erreur.

« Ce dont nous parlons aujourd’hui, c’est au fond du défi de notre indépendance, de notre souveraineté sur ces grandes capacités de l’électronique, du calcul et aussi de l’intelligence artificielle pour les années et les décennies à venir », avait estimé Emmanuel Macron en mai dernier, lors d’un déplacement au Très Grand Centre de calcul (TGCC) du CEA.

Si elle parvient à consolider ses financements et ses partenariats européens, la France pourrait s’imposer comme « un pilier européen du calcul quantique », selon la Cour des comptes.

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