Dans le sous-sol d’un immeuble sans enseigne du Plateau de Saclay, des physiciens manipulent des atomes un à un. Dehors, Google et IBM font la une avec leurs machines à milliers de qubits. Ici, personne ne communique. Pasqal, Alice & Bob, Quandela, C12, Quobly : ces noms inconnus du grand public sont en train de révolutionner la chimie, la finance, la santé et l’intelligence artificielle.
Après avoir raté le virage des semi-conducteurs dans les années 1980, celui d’internet dans les années 1990 et des réseaux sociaux dans les années 2000, sur le quantique, la France a décidé de ne pas laisser passer sa chance.
Pour comprendre pourquoi cette technologie change tout, imaginez un explorateur face à un labyrinthe. Un ordinateur classique teste chaque chemin l’un après l’autre, méthodiquement, inlassablement. Un ordinateur quantique, lui, emprunte l’intégralité des chemins simultanément ; c’est toute la différence entre passer des milliards d’années à résoudre un problème et n’y consacrer que quelques secondes.

Cette magie repose sur le qubit, l’unité de base de l’informatique quantique. Là où un bit classique est soit 0, soit 1, le qubit peut être les deux à la fois. Avec 300 qubits parfaits, on manipulerait plus d’états que l’univers ne contient d’atomes. Mais le qubit est fragile, extrêmement fragile. La moindre vibration, le moindre rayonnement cosmique le perturbe. Construire un ordinateur quantique fiable, c’est apprendre à domestiquer le chaos à l’échelle de l’infiniment petit. C’est précisément là que la France a une longueur d’avance et cette avance a un nom, un visage, et porte une chemise à carreaux.
Le Nobel qui a tout déclenché
Printemps 1975. Un jeune physicien de 28 ans prend le train pour Genève. Il se nomme Alain Aspect et détient une idée révolutionnaire sur l’intrication quantique, cette « action fantôme à distance » qui faisait douter Einstein. Il veut la soumettre à John Bell, le théoricien irlandais qui a formulé les équations que personne n’osait encore vérifier expérimentalement. La rencontre dure quelques heures. Elle façonnera 40 ans de physique française. « Je me rappelle lui avoir demandé : “Ai-je intérêt à garder cette idée pour moi ou à la publier ?” Lui, comme un prédicateur irlandais, m’a répondu : “Jeune homme, on parle de recherche fondamentale, tout doit être ouvert !” » confie Alain Aspect, prix Nobel de physique 2022.
Le quantique est plus qu’une simple technologie : c’est un enjeu géopolitique et de souveraineté
Aspect publie. Il passe ensuite 15 ans à démontrer expérimentalement l’intrication quantique, sans que l’on vienne lui faire concurrence. « Personne n’avait vu que c’était intéressant », glisse-t-il aujourd’hui avec une pointe d’ironie, à la manière de ceux qui ont eu raison avant l’heure. L’intrication est aujourd’hui le cœur des ordinateurs quantiques : elle permet à plusieurs qubits de partager instantanément leurs informations, créant un espace de calcul qui explose de façon exponentielle. Alain Aspect et d’anciens étudiants de Paris-Saclay unissent alors leurs forces pour donner vie à l’entreprise Pasqal, qui deviendra le leader français du quantique.
Entre 2017 et 2020, point de bascule. Une génération entière de physiciens sort des laboratoires pour transformer leurs équations en entreprises. Pasqal émerge des travaux d’Aspect sur les atomes piégés par laser. Alice & Bob invente le qubit dit « chat », autocorrecteur, inspiré d’une expérience de pensée de Schrödinger. Les frères Desjardins, sortis de l’ENS, lancent C12 sur les nanotubes de carbone. Chacun explore une voie différente pour construire le qubit parfait, convaincu que la route est la bonne. Une effervescence qui aurait pu rester à l’état de promesse, mais qui va vite devenir une réalité industrielle poussée par l’État.
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