Certes, le travail procure des avantages, mais il implique également des coûts. De nombreux emplois sont stressants ou physiquement exigeants, et pèsent à la fois sur la santé mentale et physique.
Malgré l’importance de cette problématique, il est particulièrement difficile d’estimer l’influence du travail sur notre santé. Certains cas sont bien entendu plus faciles à étudier, comme les mineurs, qui sont exposés à un risque de mortalité accru lié aux maladies respiratoires, ou encore les pompiers, qui sont exposés à un risque de cancer accru en raison de l’exposition à l’amiante. Pour la plupart, nous n’exerçons pas ces professions à risque, mais nos emplois, bien que plus classiques, peuvent tout de même avoir un impact sur notre santé.
Dans une étude récemment publiée dans le Journal of Public Economics, nous avons cherché à comprendre l’effet des professions stressantes et physiquement exigeantes sur la santé. Nous avons notamment étudié les issues des grossesses des femmes qui évoluent dans deux professions nécessitant un niveau élevé d’études et de formation : les médecins et les avocates.
Nous avons donc comparé des médecins mères de famille à des avocates mères de famille, estimant que ces deux professions présentent des niveaux d’études, des revenus et un accès aux soins de santé comparables. Les issues de grossesse auraient donc elles aussi pu être similaires.
Pour autant, bien que les deux groupes aient de longues journées de travail (notamment les médecins selon nos données), les médecins, en particulier celles qui exercent dans un milieu hospitalier, passent beaucoup plus de temps debout et sont plus exposées à des périodes de stress intense. C’est particulièrement le cas lors des premières années d’internat, avec des gardes de nuit à répétition. Malgré les avantages liés à la santé souvent associés à de longues études et à un niveau de vie plus élevé, le stress et la difficulté du travail des médecins peuvent en réalité nuire à leur santé.
Pour étudier ce phénomène, nous avons utilisé les données d’actes de naissance au Texas, l’un des seuls états des États-Unis à inclure la profession des parents sur le document. À l’aide de ces informations, nous avons pu identifier les mères ayant indiqué la profession de « médecin » ou « avocate ». Pour les médecins, nous avons également pu déterminer si elles étaient chirurgiennes.
Nous avons constaté que les médecins mères de famille présentaient des issues de grossesse moins favorables que les avocates. Par exemple, les médecins mères de famille avaient 16 % de risques en plus d’accoucher d’un nourrisson de faible poids et avaient 10 % de risques en plus d’accoucher prématurément.
Dans le cas des chirurgiennes particulièrement (une analyse motivée par l’effort physique et le stress supplémentaires de cette branche de la médecine), nous avons identifié que les chirurgiennes mères de famille présentaient des résultats encore plus mauvais. Il convient de noter que notre analyse prenait en considération le fait que les médecins mères de famille ont tendance à avoir des enfants plus tardivement, ce qui augmente le risque d’issues de grossesse négatives.
Bien qu’intéressants, ces résultats ne nous indiquaient pas si la profession de médecin en elle-même était responsable de ces résultats. Pour répondre à cette question, nous avons donc réalisé une « expérience naturelle » conçue pour améliorer l’environnement de travail de certains médecins. Les expériences naturelles consistent à exposer aléatoirement des sujets à une situation plutôt qu’à une autre et permettent aux chercheurs d’étudier les relations de cause à effet. Dans ce cas, il s’agissait d’étudier l’impact de meilleures conditions de travail sur la santé, une problématique difficile à étudier dans le cadre d’une étude contrôlée et randomisée.
En 2011, l’Accreditation Council for Graduate Medical Education (un organisme états-unien chargé d’accréditer les programmes de formation médicale) a adopté une réforme limitant à moins de 16 heures consécutives le nombre d’heures travaillées des internes en première année. L’objectif de la réforme était d’améliorer leurs conditions de travail. À titre de comparaison, en France, le temps de travail légal d’un interne ne peut dépasser 48 heures par semaine, mais on estime qu’environ 80 % d’entre eux dépassent la limite autorisée.
Puisque la réforme ne concernait que les médecins, nous avons pu comparer les issues des grossesses des médecins à celles des avocates, avant et après la réforme, pour déterminer à quel point l’amélioration des conditions de travail jouait sur les issues de grossesse des médecins (les résultats des avocates devaient rester inchangés). Par ailleurs, puisque la réforme visait particulièrement les internes en première année, nous nous sommes concentrés sur les médecins âgés de 26 à 30 ans au moment de l’adoption de la réforme.
Nous avons donc constaté que la réforme avait amélioré les issues de grossesse chez les jeunes médecins mères de famille. En comparaison aux enfants nés de mères médecins avant la réforme, ceux nés après l’adoption de celle-ci présentaient un poids plus élevé à la naissance et avaient moins de risques de naître petits pour leur âge gestationnel. L’amélioration concernait notamment les jeunes chirurgiennes mères de famille. Comme prévu, la réforme n’a eu aucun effet sur les avocates mères de famille ou les médecins plus âgées, dont les horaires de travail n’étaient pas concernés par la réforme.
Pour conclure, notre étude présente des implications bien au-delà du corps médical. Si le milieu de la médecine constitue un exemple particulièrement frappant de profession exigeante, de nombreuses personnes sont exposées à de longues heures de travail, à un effort physique, à des horaires irréguliers et à du stress chronique dans leur profession.
Nos conclusions suggèrent ainsi que les conditions de travail peuvent avoir un véritable impact non seulement sur la santé des travailleurs et travailleuses, mais aussi sur celle de leurs enfants. En d’autres termes, les répercussions du travail ne se limitent pas aux employés individuels, mais se font sentir sur la génération suivante.
L’amélioration des issues de grossesse constatée après la réforme des horaires de travail des médecins démontre bien que les conséquences négatives sur la santé ne sont pas inévitables. À cet effet, des changements dans l’environnement de travail (comme la limitation des gardes excessivement longues, fréquentes chez les internes en médecine) pourraient avoir des répercussions véritablement bénéfiques sur la santé.
Notre travail suggère ainsi que les autorités, les employés et les organisations professionnelles ont la possibilité de concevoir des environnements de travail plus favorables à notre santé, que ce soit en limitant les horaires à rallonge, en améliorant les options d’activité physique, en proposant des repas plus équilibrés ou encore en réduisant le stress.
Le lien entre travail et bien-être est souvent abordé en termes de productivité, de burn-out ou de satisfaction au travail. À présent, nos conclusions mettent en lumière une tout autre dimension : la santé des générations futures. Car la manière dont nous organisons le travail aujourd’hui pourrait avoir des conséquences bien au-delà du lieu de travail.
*Les heures travaillées désignent, pour une période annuelle donnée, le nombre total d’heures effectivement travaillées divisé par le nombre moyen de personnes occupant un emploi. Plus d’informations sur cet indicateur de l’OCDE en cliquant ici.
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde PACE






