On y est même invité à en laisser un s’il n’y en a pas encore : “Soyez le premier à donner votre avis” ; ou bien : “Nous sommes ravis d’accueillir votre contribution.” Parfois – et cela est une marque des grands sujets qui passionnent les foules –, au bout de quelques heures, 619 intervenants ont laissé déjà une trace personnelle. Plus on est de “contributeurs”, plus le sujet est excitant.
Bien sûr, les “lettres au directeur” ont toujours existé : on prenait plume et papier, enveloppe et timbre, et l’on félicitait ou déplorait. Trois ou quatre jours plus tard, le journaliste lisait : sans traîner, les lettres décevantes partaient à la poubelle, mais parfois, un compliment bien tourné touchait sa cible et la lettre finissait alors dans un vague dossier professionnel.
Aucun rebondissement n’était possible, personne “ne participait au débat”, personne n’apportait sa “contribution” au discours ambiant. Il ne serait venu à l’esprit d’aucun lecteur qu’un jour il pourrait donner son péremptoire et définitif avis à un éditorialiste célèbre au vu et au su de toute une communauté invisible. Que, tout seul dans sa cuisine, il pourrait finalement dire urbi et orbi ce qu’il pense du détroit d’Ormuz ou de l’hantavirus des Andes.
J’aimerais bien que l’on applique les instruments de la statistique aux rubriques de commentaires, nous pourrions ainsi connaître le pourcentage d’agressifs ou de mégalos, les grincheux récurrents, les sachants énervés par une tournure de phrase maladroite, les néo-spécialistes tout-terrain, les méfiants par principe, les hyperréactifs émotifs attirés par les faits divers et les désastres… Mais, en l’absence de toute étude scientifique, j’ai de manière empirique entrevu des catégories assez définies de contributeurs…
Les “je-le-savais-déjà”. ils adoptent un ton docte ou doucereux pour expliquer ce qu’il eût fallu faire pour éviter la catastrophe. Catastrophe évitable si leur savoir avait été entendu et appliqué. La mort de cinq spéléologues sous-marins aux Maldives a provoqué une multitude de réactions que l’on peut attribuer à cette catégorie : “On ne descend pas à plus de 60 mètres de profondeur, surtout pour explorer une grotte, sans fil d’Ariane. Ils l’avaient oublié ?”
Les “on-ne-me-la-fait-pas”. Toute leur énergie est rassemblée pour défaire le travail du journaliste et ses conclusions. Ils sont sceptiques, creusent derrière l’apparence, on ne la leur fait pas. Bien sûr, le climat et ses fantaisies, ainsi que la géopolitique, sont leur terrain de jeux favori. Il suffit de ne pas croire, de nier au nom de la clairvoyance. Ils résistent farouchement, même à ce qui leur est présenté comme protecteur ou bénéfique. “Jamais plus je ne porterai ces cochonneries malfaisantes sur le visage”, nous signale un résistant aux masques en cas d’épidémie. Et, au bas d’un papier détaillé sur l’opération américaine au Venezuela : “Ça sent la mise en scène hollywoodienne. Trop vite fait, pas de bavure. Pas de révolte dans la rue ni de liesse. De quoi rester dubitatif…”
Les “moi-je-dis-la-vérité”. Allez, la vie est suffisamment grave et dangereuse pour que l’on ne s’embarrasse pas de sentimentalisme et de mots doux. Aux grands problèmes, des remèdes drastiques. Il ne faut pas craindre la sincérité, qui fâche les timorés. Les articles consacrés aux organismes internationaux ou à la santé publique ont leur prédilection. La décision de l’OMS de débarquer les passagers du bateau de croisière où s’était développé un cluster infectieux a suscité un tollé pendant plusieurs jours. J’ai retenu la suggestion d’un contributeur radical : “Le MV Hondius aurait dû être coulé par le fond avec tous ses passagers pour nourrir les crabes et éviter une nouvelle pandémie sur la planète.”
Alors que les articles vieillissent vite, soumis à l’accélération de l’actualité, les commentaires, eux, prennent avec le temps une dimension un peu effrayante, et deviennent le chœur d’un théâtre humain rageur, énervé, grimaçant. Ils sont le bruit du monde.
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