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On ne peut pas prévoir l’avenir. Mais peut-on le répéter ?

Frank Diana est futurologue pour Tata Consultancy Services.
Crédits: H. ARMSTRONG ROBERTS-CLASSICSTOCK via Getty Images.

Lorsque je dis aux gens que je suis futurologue, ils croient que mon travail consiste à prédire ce qui va arriver demain : le résultat des élections, les catastrophes naturelles ou les krachs boursiers. Soyons clairs : je suis incapable de prévoir l’avenir. Mais je comprends très bien qu’on ait envie de le faire. Prévoir nous rassure et permet de mettre de l’ordre sur de l’incertitude, même si nos attentes reposent sur des bases fragiles puisqu’on n’a jamais pu se fier aux prédictions scientifiques, y compris durant des périodes sereines. Nos économistes ont ainsi régulièrement échoué à anticiper les récessions, et les technologies annoncées par les experts sont souvent arrivées plus tôt ou plus tard que prévu, voire sous des formes que personne ou presque n’avait envisagées. Pour saisir le futur, il ne faut pas le prophétiser, mais au contraire, comprendre le passé. Car l’avenir peut faire l’objet de répétitions.

Les limites de la prévision

Si nous avons cru si longtemps les prévisions des futurologues, c’est qu’elles se déroulaient dans un environnement spécifique. Jadis, une erreur se révélait lentement et les institutions avaient le temps d’y réagir et de s’y adapter. Lorsqu’une prédiction échouait, les conséquences étaient réversibles et circonscrites, et celle-ci restait une illusion utile, plutôt que de servir de repère. Ce qui a changé, c’est notre capacité à absorber nos erreurs. En la matière, la marge qui était permise s’est profondément réduite. Les sources de pression n’apparaissent plus les unes à la suite des autres, mais simultanément : elles interagissent et se renforcent selon des axes qu’il nous est délicat de gérer un par un.

Nous vivons une époque où l’accélération technologique va de pair avec le vieillissement de la population, les réalignements géopolitiques, les contraintes environnementales et une tension sociale exacerbée. On exige des systèmes économiques qu’ils produisent de la croissance tout en contenant la volatilité des marchés. Les instances politiques doivent faire preuve d’une réactivité qu’on ne leur a jamais apprise. Toutes ces pressions se combinent et convergent. La plupart des systèmes sont faits pour s’adapter, ce qui peut les faire tenir un certain temps. Les organisations ajustent les méthodes, les marchés retarifient les risques, et les institutions révisent leurs règles. Néanmoins, au bout d’un moment, toutes ces pressions accumulées finissent par éroder la flexibilité des systèmes. Les décisions deviennent plus difficiles à corriger, les possibilités se raréfient, les ajustements ne suffisent plus. Lorsque tout ceci se produit, les systèmes ne s’effondrent pas aussitôt, mais se reconfigurent au niveau structurel, au lieu de continuer de s’adapter marginalement.

Pour saisir le futur, il ne faut pas le prophétiser, mais au contraire, comprendre le passé. Car l’avenir peut faire l’objet de répétitions.

Ce schéma a été très visible depuis la pandémie. Les chaînes d’approvisionnement, en théorie optimisées pour ne rien perdre de leur efficacité, ont été fracturées avant de se reconstruire grâce à la résilience. Des dispositifs de travail censés être stables se sont vus supplantés par des accords plus fluides. Les institutions juridiques et politiques construites pour n’encaisser que des changements mineurs ont dû lutter lorsque des événements ont devancé leur capacité de réaction. Il ne s’agit pas de disruptions temporaires, mais de signaux : l’heure n’est plus à l’adaptation, mais à la restructuration. Dans ce contexte, la prévision peut activement induire en erreur. On peut survivre à une bévue lorsque celle-ci est localisée et qu’elle se déploie lentement. Mais lorsque ses conséquences sont immédiates et sévères, les personnes décisionnaires sont prises au piège de leurs prédictions. La cadence de nos sociétés modernes impose un temps de réaction très court : on a à peine compris une nouvelle situation que l’opportunité d’y répondre nous est souvent déjà passée sous le nez. Si l’incertitude des prédictions n’est pas nouvelle, c’est notre exposition à leur échec qui a changé.

Répéter le futur

Plutôt que de me demander ce qui va arriver demain, je préfère poser une autre question : que se passe-t-il lorsque différentes sources de pression s’entrechoquent ? Il faut envisager les choses non plus en termes de conséquences, mais de structures. C’est en ce sens que j’ai développé les « chaînes de possibilité ». Il faut commencer par examiner de près tout ce qui change : les nouvelles possibilités du quotidien, les comportements qui se modifient, l’émergence de nouvelles limites, et les réponses institutionnelles. À partir de là, j’évalue comment interagissent les variables de ces changements. Je sais par exemple qu’une mutation technologique altère certains facteurs économiques, ce qui va remodeler les rapports à l’apprentissage et au travail. Une réponse sociétale va provoquer une action politique, laquelle va à son tour dessiner la gouvernance et les contraintes imposées aux technologies. Chaque étape suit une logique causale qu’on peut examiner et tester à mesure que les conditions évoluent. L’objectif n’est pas d’identifier un avenir unique et inévitable, mais d’essayer de saisir comment plusieurs développements parallèles pourraient se combiner au fil du temps.

Retrouvez l’intégralité de cet article dans le nouveau numéro de TIME France, disponible en kiosque.

 

 

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