Chaque année, ils sont quelques dizaines d’hommes et de femmes à déposer leur ouvrage au rayon “Politique” des librairies françaises. Qu’ils soient des poids lourds soucieux de tracer leur sillage, d’éphémères ministres en reconversion, des figures en déclin ou de jeunes prétendants en quête d’épaisseur, tous suivent une mécanique bien rodée : portrait en couverture, titre programmatique ou sous forme de confessions, puis tournée médiatique express. Chacun a toutefois conscience de la réalité du marché. “Personne n’attend notre livre”, reconnaît l’eurodéputé Gilles Boyer, coauteur d’Édouard Philippe. “On peut rester un an sans écrire, personne ne manifestera dans la rue pour qu’on publie de nouveau, concède celui dont le neuvième ouvrage paraîtra à l’automne. L’absence d’attente n’empêche pas la régularité du geste. Mais le constat est sans appel. “Nombre de livres politiques se vendent mal, à quelques centaines d’exemplaires seulement”, observe le politologue Christian Le Bart, auteur de deux ouvrages consacrés aux “politiques écrivains”. Les chiffres de ventes sont parfois cruels. Christine Boutin s’en souvient certainement. En 2010, l’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy publiait Qu’est-ce que le parti chrétien-démocrate (L’Archipel) ? Avec 38 exemplaires écoulés en cinq ans, le magazine GQ l’éleva au rang de “livre politique le moins populaire jamais publié”.
Dans un marché français qui a écoulé 426 millions d’ouvrages en 2024, la catégorie “Documents, actualité, essais” ne pèse que 3,6% des ventes, selon le Syndicat national de l’édition. Dans ce chiffre qui englobe les essais universitaires et les enquêtes journalistiques, les ouvrages écrits par des responsables politiques ne constituent qu’une niche dans la niche. L’ensemble des acteurs semblent conscients de la difficile relation qui lie les lecteurs à ce registre littéraire. “Quand on dépasse 3 000 ventes pour un livre politique, c’est une réussite”, glisse Thierry Billard, directeur éditorial chez Robert Laffont. Des objectifs en deçà des autres genres. Pourquoi, dès lors, s’obstiner ?
“Si tu n’as pas publié ton livre à 50 ans, tu as raté ta vie politique”, résume un ancien ministre, détournant la célèbre formule. “C’est le passage obligé de la formalisation d’une pensée politique”, tranche Benjamin Djiane, ancien conseiller de Manuel Valls. Et ce, selon trois temporalités : avant d’arriver au pouvoir, pour installer une vision. Pendant un mandat, pour justifier une action. Après, pour solder des comptes ou polir un héritage.
Le calendrier politique a ses saisons éditoriales. Pour les prétendants à la fonction suprême, il est devenu incontournable. “Le livre fait le présidentiable”, estime Christian Le Bart. Chirac (par deux fois) avant la présidentielle de 1995, Hollande en 2012, Macron en 2016 : tous ont coché la case. Bien qu’il ne garantisse rien dans les urnes, l’ouvrage “pose le candidat à l’Élysée en auteur”, confère “du poids, du sérieux”, analyse le politologue. Jordan Bardella en est l’exemple le plus récent. Malgré sa faible expérience politique, le président du Rassemblement national a publié deux ouvrages en l’espace d’un an. Le premier s’est écoulé à 230 000 exemplaires, le deuxième a passé la barre des 100 000. “En plus de le placer dans la course à l’Elysée, Bolloré l’a rendu millionnaire”, souffle un élu macroniste, affolé par de tels chiffres de ventes.
Lui aussi publié chez Fayard, maison phare du groupe de Vincent Bolloré, Nicolas Sarkozy est un habitué des têtes de gondole. L’ancien chef de l’État appartient à ce cercle restreint des responsables politiques capables d’enchaîner les best-sellers. Battu politiquement, condamné juridiquement, il a toutefois conservé un lien précieux avec une partie des Français : celui du récit. Son dernier ouvrage, Le Journal d’un prisonnier, rédigé lors de ses trois semaines en détention fin 2025, s’est arraché dès sa sortie : 100 000 ventes en une semaine, selon Fayard. Une rédaction et une publication express qui éveillent les doutes. Reste qu’à chaque parution, Sarkozy vend et continue d’entretenir son image de président-écrivain.
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