À un an de la présidentielle, le président d’Horizons et candidat déclaré pour 2027 Édouard Philippe est visé par une information judiciaire demandée par le Parquet national financier pour des soupçons de détournement de fonds publics. La lanceuse d’alerte dénonce également un harcèlement moral à son encontre.

Un bras de fer judiciaire semble se dérouler alors qu’Édouard Philippe ceint son armure en vue de l’élection présidentielle. Il se pourrait que ce dernier en ait besoin plus tôt que prévu. Le candidat Horizons et maire du Havre fait désormais l’objet d’une information judiciaire demandée par le PNF pour des soupçons de détournement de fonds publics, favoritisme, prise illégale d’intérêt et de concussion au Havre. En septembre 2023 déjà, une lanceuse d’alerte avait dénoncé ces faits présumés auprès du Parquet national financier (PNF), ce qui avait permis d’ouvrir une enquête et d’effectuer des perquisitions en avril 2024. Une plainte avait ensuite été déposée par la femme en question en juin 2025 avec une constitution de partie civile.

Les procédures d’enquête « ont été clôturées dans le courant du mois de mars et il a été pris le 7 mai des réquisitions aux fins d’ouverture d’information judiciaire », a notamment souligné le PNF. Une procédure qui permet donc de saisir un juge d’instruction et de lui désigner un périmètre d’enquête. La lanceuse d’alerte nommée anonymement « Judith », « se félicite de l’ouverture d’une information judiciaire sur les faits qu’elle dénonce et attend avec impatience d’être entendue par le juge d’instruction », se réjouit auprès de l’AFP son avocat Jérôme Karsenti.

Une association financée par le service public au cœur de l’affaire 

Des faits qui sont toutefois contestés par l’ancien Premier ministre depuis le début de l’affaire. Édouard Philippe prend en effet « acte de l’ouverture d’une information judiciaire. Il l’apprend par la presse. Et il répondra bien évidemment à toutes les questions que posera la justice, comme il l’a toujours fait, de façon très sereine », a répondu à l’AFP son entourage de la Communauté urbaine Le Havre Seine Métropole. Son avocat Emmanuel Marsigny, de son côté, n’a pas souhaité faire de commentaire.

Dans la plainte déposée, Stéphanie de Bazelaire, adjointe chargée de l’innovation et du numérique, ainsi que Claire-Sophie Tasias, directrice générale des services de la communauté urbaine havraise, sont aussi visées. Dans la plainte consultée par l’AFP, le juge d’instruction devait « apprécier si un pacte a été conclu entre Edouard Philippe et Stéphanie de Bazelaire, caractérisé notamment par un soutien politique, financier et relationnel en contrepartie de la gestion de la Cité numérique ». À la suite de ses alertes, la haute fonctionnaire affirme avoir été écartée et harcelée moralement, avant que son contrat ne soit pas renouvelé. Dernièrement, la haute fonctionnaire aurait de nouveau déposé, le 10 mai, un autre signalement au PNF, rapporte Le Monde.

Les soupçons se dirigent vers une convention d’objectifs pluriannuelle pour l’animation de la Cité numérique du Havre, qui a été signée en juillet 2020 par Édouard Philippe, président de la communauté urbaine, ainsi que par Stéphanie de Bazelaire, à l’époque présidente bénévole de l’association LH French Tech. Cette association, qui a été créée à la même période, visait à répondre à un appel à manifestation d’intérêt lancé par la communauté urbaine en mars 2020 dans le cadre d’un service d’intérêt économique général (SIEG). Cette convention qui liait la métropole et LH French Tech pour quatre ans devait permettre à l’association de toucher une « compensation de service public » s’élevant en tout à 2,154 millions d’euros pour mener des projets.

Un faible taux d’activité, une « masse salariale » jugée élevée

En mars 2022, la collectivité avait alors versé 1,15 million d’euros à l’association. La communauté urbaine avait alors voté pour une rupture anticipée de la convention ainsi que du bail d’occupation à la Cité numérique, à compter du 30 juin 2022.

À l’époque, le conflit d’intérêts « semble absolument évident », considérait la lanceuse d’alerte, qui était par ailleurs directrice générale adjointe à la communauté urbaine de septembre 2020 à avril 2023. « C’est le maire et son adjointe » qui, comme présidente de l’association, allaient « avoir la main sur des sommes considérables » pour « des activités qui peuvent concerner ses fonctions à la ville », indiquait-elle. L’ancienne directrice générale s’était sur le moment étonnée qu’Édouard Philippe, conseiller d’État, n’ait pas été alerté sur de possibles irrégularités avant d’assurer s’être rendu compte ensuite que les services juridiques avaient alerté sur un possible favoritisme.

Sur place, au sein de la communauté urbaine, la Cité numérique a été « tout de suite » désignée à la lanceuse d’alerte « comme un dossier principal », expliquait-elle. Pourtant, « dès les premiers mois », « Judith » avait constaté « une opacité dans la gestion de l’association » et ne comprenait pas sa réelle activité, ses supérieurs lui fournissant « des réponses très vagues sur les dépenses, la trajectoire financière » en lui reprochant « des velléités d’ingérence ».

À la fin de l’année 2021, elle affirmait après l’obtention des chiffres de l’association avoir découvert le « très faible niveau d’activité » de la Cité numérique mais surtout « la masse salariale » composée « de jeunes salariés » qui faisaient « un peu tout » pour « des salaires bruts au-delà de 60 000 voire 70 000 » euros. En 2023, l’association LH French Tech sera placée sous liquidation judiciaire.

Une volonté de « faire taire plutôt que d’avoir gain de cause » ?

Du côté de la défense, « à la suite de la perquisition du 3 avril 2024 diligentée par le PNF au sein des locaux de la communauté urbaine et de la Ville du Havre, décision a été prise de confier au cabinet Seban la défense des intérêts de la communauté urbaine », a déclaré la collectivité, qui tenait à préciser que « le cadre juridique qui prévoit que les personnes morales, y compris les collectivités territoriales, peuvent être pénalement responsables des infractions commises pour leur compte par leurs organes ou représentants ». Une convention d’honoraires a effectivement été conclue « autorisant la collectivité à ester en justice si nécessaire et à payer les honoraires », a ajouté la communauté urbaine. 

Les avocats de la communauté urbaine interviennent afin d’obtenir l’annulation de l’avis datant de janvier 2025 qui atteste Judith de son statut de lanceuse d’alerte.

« La communauté urbaine n’a […] aucun intérêt institutionnel propre à obtenir l’annulation de cet avis. Son seul intérêt réel est de protéger les trois personnes physiques qui la dirigent », a écrit Judith en dénonçant « une confusion entre intérêt institutionnel et intérêts personnels » ainsi qu’une « asymétrie des moyens ».

Selon elle, le président d’Horizons utiliserait « les ressources collectives des contribuables havrais au service de sa défense personnelle ». Pour la collectivité, « Judith » aurait déposé plainte pour « se venger » lorsque son CDD n’avait pas été renouvelé.

En décembre 2025, la communauté urbaine était parvenue à remporter devant le tribunal administratif de Rouen une première phase : la juridiction avait alors écarté « l’existence d’agissements constitutifs de harcèlement moral » à l’encontre de Judith « par sa hiérarchie ». L’ancienne directrice a fait appel.

Selon la responsable juridique de la Maison des lanceurs d’alerte, Cléo Bour, « on constate que la certification [des Défenseurs des droits, ndlr] a un caractère exceptionnel par la gravité des faits et a pour objectif de faire taire plutôt que de réellement avoir gain de cause ».