Il arrive, confus de son retard, costume bleu nuit, grande silhouette affûtée, lunettes si discrètes qu’on ne les remarque pas de prime abord. Entre deux avions, il est passé par son cabinet : le bureau de son associée s’est effondré la veille, il fallait le remonter. Au cours du repas, il essaiera à plusieurs reprises de fixer l’un des pieds, bancal, de notre table. Réparer : le geste revient sans cesse ; le mot, lui, n’est pas encore prononcé. François Zimeray préfère dire qu’il “dégage l’horizon”. Il n’ira pas plus loin dans la définition d’un métier qu’il a choisi, quitté, puis reconquis, s’attardant sur les autres vies qu’il aurait aimé faire siennes : médecin, et surtout navigateur. “Mais je n’étais pas bon en maths, j’ai même redoublé ma terminale.” Rien de grave, assure-t-il. Le sourire furtif, il poursuit dans le registre naval : “C’est la tempête qui m’intéresse.”
Dans les tempêtes des affaires les plus sensibles
La dernière en date : Boualem Sansal. Défendre l’écrivain arrêté à Alger en novembre 2024 relevait du défi juridique. Aucun accès au dossier, aucun échange possible avec son client, jusqu’au visa refusé pour se rendre à ses côtés. Un comble pour ce petit-fils d’Algériens, dont la mémoire du premier voyage qu’il fit avec son père sur les traces de sa famille, originaire d’Oran et de Mascara, est encore vive. “Je me rappelle avoir arpenté un cimetière laissé à l’abandon et avoir cherché, tremblant et heureux, les tombes des miens dans les herbes hautes, au milieu des moutons.” À propos de la médiation allemande qui a précipité la libération de Sansal, il évoque “un habillage diplomatique nécessaire” et regrette que personne ne parle de “l’injonction cinglante” adressée quelques semaines plus tôt au gouvernement algérien par les Nations unies.

Un document de 11 pages, signé par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme – que Zimeray avait lui-même saisi pour dénoncer la détention arbitraire de Sansal – et qui, dans les coulisses des négociations, a bien fissuré les murs de la prison. Que pense-t-il de la polémique autour de son client : son transfert chez Grasset, ses déclarations dans la presse, sa récupération politique par une certaine droite ? Il reconnaît que, “derrière l’euphorie de sa libération, on a sous-estimé le désarroi d’un homme arraché à son pays” et conclut : “J’ai fait mon boulot, il est libre.” Fin, pour lui, d’une histoire qu’il ne veut pas davantage commenter, par empathie d’abord, par indifférence ensuite. “Les deux attitudes sont essentielles : la première permet de bien défendre, la deuxième, de passer à autre chose.”
Le doute comme boussole
Il applique cette règle à tous ses dossiers. Les plus médiatiques – Carlos Ghosn, Roman Polanski, Paul Watson, ou Ghislaine Maxwell –, il les évoque avec prudence, peu enclin à répondre aux curieux qui s’obstinent. À propos de la proche amie de Jeffrey Epstein, qu’il ne défend que sur le volet de sa détention, il refuse que l’indignation dispense du respect. “Ma cliente est actuellement détenue à l’isolement, sans contact avec les autres et sous surveillance permanente. Rien ne justifie de telles conditions d’incarcération pour une personne qui n’a pas encore été jugée.” Soucieux des textes, il dit tenir à la présomption d’innocence et ne pas craindre d’en rappeler la nécessité à ceux que l’émotion – ou l’air du temps – pousseraient à s’en affranchir. “François a la passion du droit”, confirme Bernard Cazeneuve, l’un de ses plus proches amis – il rectifie aussitôt : “Plus que des amis, nous sommes comme des frères.” Les deux hommes se connaissent depuis plus de 40 ans. À l’époque, François Zimeray, proche de Laurent Fabius, l’aurait convaincu d’entamer une carrière politique.
“Il faut que je me sente capable de défendre une personne, et de l’amener à comprendre ce qu’elle a fait. Il ne faut pas compter sur le procès ou la prison pour faire ce travail-là.”
“Il pensait que j’étais fait pour cela, je lui dois de m’être lancé.” Puis, en un mot, l’ancien Premier ministre également avocat fait surgir ce qui, chez son camarade, gouverne autant l’homme que sa pratique : le doute. “C’est là que nous nous rejoignons. Il refusera toujours de laisser quelqu’un être réduit à sa faute, car il sait que l’erreur judiciaire est toujours possible, et que l’arbitraire se cache au coin de la rue.” Pour cette raison, il ne dit rien des faits reprochés à Ghislaine Maxwell, mais s’étonne que d’autres – O.J. Simpson, Dominique Strauss-Kahn, Harvey Weinstein –, “accusés de faits plus graves”, aient comparu libres à leur procès. “C’est une femme, c’est cela qu’on ne lui pardonne pas, et c’est pour cette raison que les féministes devraient la soutenir.” L’argument, pour le moins dissident, est avancé sans provocation, comme une balle que l’on peut saisir, ou laisser passer.
Si tout le monde doit être défendu, lui ne pourrait pas défendre tout le monde. “Le critère objectif, c’est qu’il faut que je me sente capable de défendre une personne et de l’amener à comprendre ce qu’elle a fait. Il ne faut pas compter sur le procès ou la prison pour faire ce travail-là.” La première étape est toujours pour lui une défaite, même lorsqu’elle est gagnée. “À partir du moment où l’on se retrouve dans une salle d’audience, explique-t-il, c’est qu’il y a quelque chose qu’on n’a pas su régler autrement.”
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