Toute la journée, il se murmurait que si ça passait, ce serait à quelques voix près. Le vote l’a confirmé. Le projet de loi de financement a été très justement adopté par les députés en nouvelle lecture à l’Assemblée nationale ce 9 décembre. Après un vote beaucoup plus large sur la partie « dépenses » du texte – 227 voix « pour » et 86 voix « contre », le vote solennel sur l’ensemble du texte n’a tenu qu’à un fil. Sur les 574 députés qui ont pris part au vote, 247 parlementaires ont voté pour l’adoption du texte et 234 ont voté contre. Un vote ultra-serré, à 13 voix près donc.
Quand on observe le comportement des partis politiques, on découvre le paysage politique sous un nouvel angle. Plusieurs groupes qui soutiennent le gouvernement de Sébastien Lecornu ont assez logiquement voté pour le texte. C’est le cas de l’ensemble des députés EPR, le groupe présidé par Gabriel Attal et de l’entièreté des députés du MoDem. Concernant les deux autres groupes qui sont représentés au gouvernement, les choses sont moins évidentes : 18 députés LR ont voté pour le texte, 28 se sont abstenus et 3 ont voté contre. Chez les députés Horizons, la consigne donnée par Edouard Philippe n’a été que partiellement suivie : 25 parlementaires du groupe se sont abstenus et 9 d’entre eux ont voté pour le texte.
Période politique singulière oblige, une autre donnée de l’analyse du vote dénote des habitudes du Palais Bourbon. Alors que le gouvernement avait répété plusieurs fois, pour persuader les députés de voter le texte, qu’un vote du PLFSS ne valait pas soutien au gouvernement, le groupe socialiste, dans l’opposition, a tout de même très largement voté pour le texte. Sur 69 de ses membres, seuls 6 se sont abstenus, les autres ont voté pour. Une vote qui s’explique par une séquence budgétaire pas comme les autres, qui s’est placée sous le signe du compromis. En sortant de l’hémicycle juste après le vote, Boris Vallaud, chef de file des députés socialistes s’est expliqué : « nous avons fait un pari exigeant, le pari du débat parlementaire ». Quelques minutes plus tôt, dans l’hémicycle, il disait au nom des députés de son groupe : « nous assumons d’avoir, par la recherche du compromis, dans un rapport de force parfois dur, toujours exigeant, nettoyé le musée des horreurs », reprenant ainsi le terme revenus à plusieurs reprises à droite comme à gauche pour évoquer le texte initial du gouvernement. Une bizarrerie parlementaire de voir un groupe d’opposition voter un texte budgétaire qui s’explique par une méthode, celle du Premier ministre.
La méthode Lecornu
Quelques minutes à peine après le vote, Sébastien Lecornu a dégainé un message publié sur X, dans lequel il se félicite de voir toutes les parties du PLFSS « adoptées librement, après un débat exigeant, sans 49-3 », ce qu’il note comme « une première depuis 2022 ». Il évoque une « majorité de responsabilité » qui « montre que le compromis n’est pas un slogan : il permet d’avancer dans le sens de l’intérêt général ». S’adressant directement aux députés « de l’opposition, qui ont accepté le principe d’un compromis », le Premier ministre souligne que « l’absence d’engagement de la responsabilité du gouvernement via l’article 49 alinéa 3 de notre Constitution leur permet, en l’absence de majorité absolue, d’exercer d’une manière nouvelle leur rôle de législateur ».
Ce vote en nouvelle lecture du PLFSS s’apparente à une victoire pour la méthode de Sébastien Lecornu depuis le début de la séquence budgétaire. Cette méthode repose sur la volonté de rédiger un texte de compromis. Le dernier exemple de cette approche du Premier ministre : l’amendement gouvernemental sur l’Ondam, l’objectif de dépense de l’Assurance maladie. Faisant le constat que l’abstention des députés écologistes serait nécessaire pour faire adopter le PLFSS, le gouvernement a déposé la veille du vote un amendement qui augmente l’objectif de dépense, alors que les verts avaient fait savoir que les moyens alloués aux médecins seraient un élément déterminant de leur vote. Avec cet amendement, Sébastien Lecornu a réussi à arracher l’abstention d’assez d’écologistes pour faire passer son texte. Peu de temps avant d’entrer dans l’hémicycle, la présidente des députés écologistes, Cyrielle Chatelain, avait résumé ainsi la situation : « le gouvernement voulait faire moins, nous voulions faire plus. Un compromis, c’est se retrouver au milieu ». Quelques minutes avant le vote, à la tribune de l’Assemblée nationale, la députée de l’Isère a parlé d’un « cheminement dur et complexe » pour son groupe, qui aboutit à un « vote de raison » et non « un vote de cœur ».
La promesse tenue sur le 49.3
Après presque deux mois d’examen des textes budgétaires, ressort donc l’idée que la méthode Lecornu diffère. Ses prédécesseurs proches avaient fait le choix d’utiliser l’article 49 alinéa 3 pour compenser le manque de majorité du camp gouvernemental à l’Assemblée. C’est notamment après avoir engagé la responsabilité de son gouvernement que Michel Barnier avait été censuré par l’Assemblée nationale, en décembre 2024.
Sébastien Lecornu a fait, lui, un autre choix. Dès son arrivée à Matignon, le Premier ministre a montré sa singularité. Devant l’hôtel de Matignon, avant une série de consultations visant à former sa première équipe gouvernementale, il avait annoncé dans une brève prise de parole qu’il n’aurait pas recours au 49.3. « Nous sommes dans le moment le plus parlementaire de la V ème République », avait alors observé ce proche d’Emmanuel Macron. Une démission, une nouvelle nomination et plusieurs semaines de débats budgétaires plus tard, Sébastien Lecornu n’est pas revenu sur sa promesse.
Sa méthode, il l’avait détaillé dans sa déclaration de politique générale. Son abandon du 49.3 est, selon lui, « la garantie pour l’Assemblée Nationale, que le débat, notamment budgétaire […] vivra, ira jusqu’au bout. Jusqu’au vote ».
Le parti pris de la parlementarisation de l’examen du budget qu’il résumait ainsi : « le Parlement l’examine, le discute, le modifie. C’est sa liberté. Et, sans 49.3, sans majorité absolue, le Parlement aura le dernier mot. C’est sa responsabilité et nous devons lui faire confiance ». Un changement, avant même le vote du PLFSS, salué par plusieurs députés. Depuis l’Assemblée nationale, Marc Fesneau a mis en avant le « travail parlementaire qui a été fait », un travail qui a permis de parler « du fond », avance-t-il. « Jamais le parlement a eu autant la main. Cela ne s’est jamais fait ainsi », a complété son collègue Philippe Vigier.
« Sébastien Lecornu ne fait pas de l’esbroufe » une députée socialiste
Depuis les couloirs de l’Assemblée, leur collègue Erwan Balanant ne les contredit pas. « Force est de dire que ça va dans le bon sens. Il n’y a pas de compromis sans dialogue, il les a rendus possibles. On a eu un vrai moment parlementaire, de négociation, de travail entre les groupes. Cela fait longtemps que l’on n’avait pas eu un PLFSS autant écrit par les parlementaires », a expliqué le député du Finistère à TIME France. Celui-ci y voit, sinon un trait de personnalité, au moins une forme de constance chez Sébastien Lecornu : « il a eu une attitude générale qu’il avait déjà quand il était ministre des Armées », affirme celui qui a pu le constater en tant que commissaire de la Défense.
La députée socialiste Ayda Hadizadeh va dans le même sens : « ça nous a beaucoup changé de la méthode Bayrou qui était la méthode verticale autoritaire et arrogante de celui qui pense qu’il a raison tout seul. Sébastien Lecornu ne fait pas de l’esbroufe, il a travaillé sérieusement à trouver un compromis avec nous. Ce n’est pas parfait pour nous, mais l’abandon du 49.3 a permis d’avoir des débats de fond et de responsabiliser tout le monde ». « Il a été brillant », a même salué de son côté le député LR Jean-Didier Berger.
Alors même qu’il a voté contre le PLFSS, l’ancien insoumis qui siège désormais chez les écologistes, Hendrik Davi, s’il ne « saute pas de joie », note tout de même des « avancées par rapport au musée des horreurs de départ ».
« Pour avoir participé à d’autres discussions budgétaires, il n’y avait pas cette fois-ci le même mépris des parlementaires et de l’opposition. Il y a quelque chose qui a changé fondamentalement », analyse le cofondateur de l’Après. Mais ce dernier reste sceptique sur les effets de cette méthode. « Cela n’empêche pas qu’il n’y a pas de majorité politique. Les divergences politiques restent, on observe toujours cette tripartition de l’Assemblée nationale. Je ne suis pas sûr que ce changement de méthode suffise à régler cela », juge le député.
Vers une culture du compromis ?
L’élue insoumise Gabrielle Cathala tient elle aussi un discours plus sceptique et ne manque pas de critiquer le vote des socialistes. « Il y a effectivement eu un petit changement, je trouve que Sébastien Lecornu a été beaucoup plus malin que ces prédécesseurs car il a roulé les socialistes dans la farine. Là où Sébastien Lecornu a réussi, c’est qu’il a trouvé les dindons de la farce que sont le Parti socialiste », dénonce l’élue qui n’y voit donc pas forcément une méthode vertueuse. Quand on lui demande s’il pense que cette séquence budgétaire peut poser les jalons d’une culture du compromis à l’Assemblée nationale, Jean-Didier Berger n’est pas convaincu : « Non je ne dirais pas ça. Je pense que le Parti socialiste craint énormément le retour aux urnes et voit dans cette situation une façon de regagner sa liberté en joignant l’utile à l’agréable : une mini-victoire sur les retraites, pas d’élections avant les municipales et une rupture à pas cher avec LFi », analyse l’élu de droite, qui y voit donc davantage une opportunité politique pour le Premier ministre qu’un changement de paradigme.
Mais l’élu MoDem Erwan Balanant est plus optimiste à ce sujet. Pour lui, cette avancée vers une nouvelle manière de concevoir le compromis ne vient pas d’ailleurs uniquement du Premier ministre. « Ce n’est pas que lui. Sans le sous-estimer, il y a aussi une maturation des députés sur cette idée d’aller vers du travail en commun, de passer par du dialogue pour trouver des solutions. Les pratiques sont en train de changer. On est sortis du fait majoritaire. », pronostique le député. En attendant, la méthode de Sébastien Lecornu va devoir à nouveau montrer ses preuves pour arriver au bout de la séquence budgétaire. Déjà, parce que l’examen du PLFSS n’est pas terminé. Le texte doit repasser au Sénat et, même si les élus de la Chambre haute semblent se diriger vers un rejet rapide du texte pour rapidement laisser le dernier mot à l’Assemblée nationale, le vote très serré ne permet pas de garantir assurément un vote en dernière lecture. Il reste, en plus, un autre texte budgétaire à adopter avant la fin de l’année : le PLF, qui prévoit le budget de l’Etat.
Concernant ce dernier, cela peut s’avérer être une autre paire de manches. Invité sur BFMTV dans la soirée après le vote du PLFSS, Olivier Faure a mis en garde le Premier ministre : « sur le budget de l’État, aucune concession n’a été faite à la gauche », avant d’émettre l’hypothèse que le destin du PLF ne soit pas le même que celui du budget de la sécurité sociale. « Je souhaite que nous continuions à débattre, mais aujourd’hui, il ne semble exister aucune voie de passage dans les délais impartis », a déclaré le premier secrétaire du parti socialiste. Sur le sujet, interrogé par Ouest France, le ministre en charge des relations avec le Parlement, Laurent Panifous a déclaré la veille du vote qu’« une commission mixte paritaire […] est prévue en fin de semaine prochaine. Je travaille pour qu’un compromis puisse être trouvé : je crois qu’on peut y arriver. L’écart entre le Palais Bourbon et le Palais du Luxembourg semble moins grand que pour le PLFSS ». Voilà donc une nouvelle opportunité pour le Premier ministre de démontrer la qualité et l’efficacité de sa méthode. Mais réussir à faire adopter le PLF avant la fin de l’année risque de ne pas être chose aisée, Sébastien Lecornu admet lui-même que ce sera « difficile » voire « peut-être plus encore que ces dernières semaines ».
Un défi supplémentaire.






