Surtout connue pour sa casquette de députée insoumise et de vice-présidente de l’Assemblée nationale, Clémence Guetté se livre, pour la première fois de sa carrière, à travers un essai, Pour une politique de l’amitié (La Découverte), dont la parution est prévue le 27 août prochain. Loin d’un sentiment cantonné à la sphère privée, la jeune femme de trente-cinq ans s’attache à défendre l’amitié comme une force politique à part entière, capable de tisser des solidarités et de fédérer le peuple face au capitalisme et à la montée de l’extrême droite. Dans son texte d’environ 160 pages, Clémence Guetté interroge aussi la place de ce lien dans la lutte contre le patriarcat et les normes sociales dominantes, à l’aube d’une élection présidentielle décisive pour l’avenir du pays. Rencontre avec une élue qui entend faire de l’amitié un véritable outil de résistance et de transformation collective.
Quelle place occupe l’amitié dans votre vie personnelle et dans votre conception insoumise de la Nouvelle France ?
J’ai 35 ans et j’ai des amis qui font des enfants, des amies femmes qui font des enfants seules, des couples LGBT… qui se confrontent à des moments cruciaux et difficiles comme le post-partum et le deuil. Les politiques publiques établissent une hiérarchie entre les liens biologiques et amicaux, ce qui génère plein de souffrances et d’inégalités. Cela peut concerner des femmes seules qui ne peuvent pas être accompagnées correctement par les gens qui les entourent au moment de la naissance d’un enfant, le fait de ne pas pouvoir aller voir des gens qu’on aime à l’hôpital quand ils sont hospitalisés, etc. Ces empêchements, qui ont pu m’arriver dans ma vie personnelle ou qui concernent beaucoup de gens que je côtoie, m’ont fait dire que les législateurs que nous sommes courent après l’existence des gens.
« Étant de gauche et féministe, la question de l’imprégnation patriarcale, du code civil, de ce qui est permis par le système socio-fiscal et du couple hétérosexuel comme modèle absolument dominant… ont été la base de cette envie de travailler à une loi. »
Vous travaillez sur une proposition de loi (PDL) au service de l’amitié, pour que les amis bénéficient de droits comme la famille et le couple. Quelles sont les grandes mesures prônées par ce texte ?
Ce que ne fait pas ce texte, c’est renverser complètement les politiques dites « familiaristes ». Comme nous l’avons fait lors de la lutte pour le mariage pour tous ou pour la PMA… j’ai voulu élargir des possibilités déjà prévues, qui doivent être, pour moi, universelles. Cette proposition de loi est une piste qui propose le baptême civil, qui existe aujourd’hui mais qui devrait accorder de vrais droits aux parrains, marraines et aux enfants. Je pense à une entraide matérielle et une solidarité inscrites dans la loi en cas de difficultés dans l’existence.
Il y a ensuite une série de dispositions qui se rapportent au code du travail : le congé pour accompagner des enfants malades, y compris quand ce ne sont pas nos propres enfants, l’établissement du congé parental — qui s’appelle toujours « congé paternité » alors même qu’il y a des femmes qui peuvent le prendre pour accompagner leur conjointe — aux partenaires sociaux. S’ajoute le partenariat social, une proposition de loi que Jean-Luc Mélenchon avait déposée à l’Assemblée en 2022, qui consiste à renouveler le PACS en faisant sauter le critère de cohabitation et à ouvrir cette solidarité à des amis. Il y a aussi le congé pour le deuil d’un ami : aujourd’hui, vous devez retourner au travail le lendemain sans que ce deuil soit pris en considération par le Code du travail.
Vous écrivez qu’il y a très peu de chances pour que votre proposition de loi aboutisse à l’Assemblée nationale. Pourquoi la macronie, la droite et l’extrême-droite ne consentiraient-elles pas à valider votre PDL ?
Essayer de mettre sur pied une politique de l’amitié entre en rupture avec la logique capitaliste d’accumulation productive et reproductive. L’amitié, parce qu’elle est en théorie gratuite et ne permet pas de reproduire ou d’accumuler du capital, vient profondément heurter le système socio-fiscal centré sur le couple hétérosexuel, qui permet la reproduction des inégalités. La souplesse des liens et l’élargissement du modèle encouragé viennent heurter les réactionnaires – de la macronie à la droite et à l’extrême droite – qui parlent de « réarmement démographique », de politique nataliste et de préférence nationale.
« Permettre que des existences soient organisées autour d’un lien qui n’est pas celui de la conjugalité et de la famille leur est parfaitement insupportable, eux qui s’étaient mobilisés contre le mariage pour tous et la PMA pour tous. »
Le système capitaliste bride selon vous notre capacité à avoir des amis. Vous défendez ainsi une « société du temps choisi ». Comment se définit-elle ?
Quand on appartient à des milieux populaires, il est possible de ressentir une forme de pression consumériste autour de l’amitié. Habiter et sortir dans des grandes villes est cher. Beaucoup de Français renoncent à leurs loisirs du fait de cette obligation de consommation, parce qu’ils manquent d’espaces de gratuité. C’est un premier problème. Le deuxième concerne les espaces collectifs, qui disparaissent de plus en plus. Les politiques menées coupent dans les budgets des différentes associations tandis que les cafés et les commerces qui ne sont pas extrêmement rentables disparaissent peu à peu. Recréer des espaces de gratuité et d’associabilité encourageant l’amitié, et de manière plus générale les liens collectifs, est nécessaire.
J’ai lu des études très intéressantes qui montraient qu’entre avoir du temps pour profiter de l’existence – voir les gens qu’on aime, s’occuper de nos enfants – ou avoir un meilleur salaire, la plupart des gens choisiraient le temps. C’est un sujet qui amène à repenser une des revendications historiques de notre camp : la semaine des 32 heures et la sixième semaine de congés payés, de façon à mener à bien la bataille pour le temps libéré.
L’amitié, comme le couple et la famille, n’échappe pas aux rapports de force et aux stéréotypes. Vous écrivez que dans votre jeunesse, l’amitié féminine était invisibilisée dans la culture populaire. Quelle évolution depuis ?
Je pense qu’on n’est pas du tout au bout du chemin. Les amitiés féminines ont longtemps été marquées du sceau de la compétition, de la jalousie et de la rivalité. La sororité est une notion beaucoup mobilisée aujourd’hui dans la pop-culture et par les féministes, mais encore très récente. Il y a des raisons politiques, puisque l’amitié entre femmes vient menacer l’ordre patriarcal, qui promeut un imaginaire d’amitié virile entre des hommes qui font des grandes choses, là où les amitiés féminines ont été marquées par cet imaginaire de jalousie, de mesquinerie ou de commentaire sur les hommes. Mon livre observe une période relativement récente, du fait de mon âge et de ma génération, mais ces représentations sur les amitiés féminines durent depuis longtemps.
Vous évoquez également une « nouvelle manière de faire peuple » en promouvant une amitié inter-espèces entre humains et êtres vivants non-humains…
Ces liens qu’on peut avoir avec les animaux domestiques et autres – il y a des gens qui se sentent très liés aussi aux oiseaux dans leur jardin – sont dévalorisés dans notre culture. Je mentionne dans l’essai l’image de la vieille fille avec ses chats, alors même que plein d’études montrent à quel point les Français sont, pour beaucoup, très attachés à leurs animaux. Un chat ou un chien, qui fait partie intégrante des familles, est un élément important dont on peut faire le deuil au moment de la perte. Je trouvais intéressant de ne pas laisser dans l’ombre cette question du spécisme, parce que j’estime qu’on doit repenser nos liens et leur rendre de la souplesse.
Peut-on avoir des amis quand on fait de la politique ? Est-ce nécessaire d’en avoir quand on mène une vie d’élu ?
Les deux. Est-ce qu’on peut en avoir ? Oui, et heureusement. Et est-ce que c’est nécessaire ? Je le crois très fortement. Comme plein de gens, la question du temps me préoccupe : je parle dans le livre de la contradiction énorme qu’il y a à consacrer autant de mon temps à mon travail au détriment de mes loisirs, de faire du sport et d’être avec les gens que j’aime. La nuit, par exemple, après avoir voté sur le projet de loi d’urgence agricole, je suis rentrée à 1 h du matin chez moi. Je ne mène pas un rythme qui permet d’avoir une vie personnelle normale.
Je pense malgré tout qu’il est très nécessaire de travailler à conserver ces amitiés et de ne pas perdre de vue que, dans les moments les plus difficiles de l’existence — la naissance, la maladie, la mort —, un ami est essentiel. Je trouve aussi très important d’avoir des amis qui ne font pas de politique, parce que c’est vrai que chacun, avec ses obsessions, ses passions, ses intérêts… peut très rapidement être dans des bulles sociales. La bulle militante en est une.
Vous comparez votre essai à « une première pierre pour penser la reconnaissance politique » de l’amitié, « trop souvent mise au second plan ». Vers quelle construction tend cette première pierre ?
J’ai l’humilité de dire que malgré cet essai, on n’est certainement pas au bout du chemin. Et de la même façon qu’une jeune femme comme moi, en 2026, trouve parfaitement absurde qu’il y a quelques dizaines d’années, on ne pouvait pas avoir un compte en banque sans l’accord de son mari, j’espère que les jeunes gens dans 60 ans, en lisant mon livre, se diront « Ah là là, mais c’est comme ça que ça se passait ! ». On sait que les luttes progressistes sont des luttes qui s’inscrivent dans le temps long.
« J’ai écrit un essai optimiste et je suis persuadée qu’on ira plus loin, qu’on va vers davantage de souplesse, parce qu’on se défait progressivement du patriarcat et d’un système qui peut nous oppresser. En tout cas, moi, c’est le sens de mon combat politique. »






