Un mois avant le début de son second mandat, Donald Trump avait évoqué sur son réseau Truth Social, avec son habituelle brutalité, l’idée que les États-Unis reprennent le canal de Panama, 25 ans après en avoir cédé la propriété au pays du même nom. En un seul post, le milliardaire faisait trembler sur ses bases une relation jusqu’alors stable entre les deux États, accusant par là même le Panama de faire payer des droits de passage exorbitants aux navires américains tout en laissant délibérément la Chine exercer une influence toujours plus forte sur l’activité commerciale du canal.
Vu avec un peu de recul, ce geste de Trump augurait bien sûr du bouleversement radical qu’il s’apprêtait à faire vivre aux relations entre son pays et le reste du monde une fois en poste. La menace pour le moins maximaliste adressée par le futur président américain avait dès lors mis ses conseillers en politique étrangère dans tous leurs états. Et quelques jours après son investiture, nous confie un ancien membre du gouvernement, ses stratèges militaires bûchaient déjà sur les façons de reconquérir le canal par la force. “Nous allons le reprendre, ou alors il va se passer quelque chose de très puissant”, avait prévenu Trump lui-même. L’intervention armée n’a finalement pas été nécessaire : le président panaméen José Raúl Mulino a accepté promptement et discrètement de faire diverses concessions et a notamment convenu de réévaluer la nature des investissements chinois dans l’économie de son pays.
Mais les intimidations du locataire de la Maison Blanche ne sont pas toujours de simples tactiques de négociation : dans certains cas – comme on l’a vu pas si loin du Panama -, elles se soldent par des actes concrets. Début janvier 2026, après avoir passé plusieurs mois à faire monter la pression sur le régime de Nicolas Maduro, l’ex-magnat de l’immobilier a ordonné le lancement d’une audacieuse opération militaire visant la capture du dirigeant vénézuélien – et avec elle, selon Trump, le trafic de drogue qui gangrène ce pays d’Amérique latine -, ainsi que la mainmise sur ses énormes réserves de pétrole. Cela faisait plusieurs décennies que l’armée américaine n’avait pas réalisé une telle démonstration de force sur le continent américain. Au passage, le président prouvait au monde entier qu’il n’avait aucun problème à agir unilatéralement sans s’échiner à réunir la coalition de forces internationales jusqu’alors associée à l’ingérence états-unienne.
Une brutalité confondante : c’est ce qui définit la politique étrangère de Donald Trump lorsque l’on se repasse les faits d’armes de la première année de son second mandat. Sans coup férir, il a bombardé les rebelles yéménites et les installations nucléaires iraniennes, arraché un fragile cessez-le-feu à Gaza, forcé les leaders européens à augmenter les budgets de leur défense, obtenu des engagements économiques et stratégiques de la part de son rival chinois, et menacé à peu près tous ses partenaires commerciaux de leur imposer des droits de douane rédhibitoires. Il a également dépensé des milliards pour sauver le régime de Javier Milei en Argentine, a fait libérer un président hondurien condamné pour trafic de drogue et approuvé des ordres de frappe dans le Pacifique et la mer des Caraïbes sur des bateaux de trafiquants présumés, faisant près de 100 morts et déclenchant des accusations de crimes de guerre.
Cette débauche d’activité sans précédent pour un président américain de l’ère contemporaine constitue de fait la mise en action de la doctrine de Trump : le pouvoir des États-Unis est manié comme un énorme levier, actionnable à la demande, susceptible de changer de sens au moindre caprice, et concentré non plus entre les mains d’institutions, mais entre les mains présidentielles, et seulement elles.
Peut-on encore parler de diplomatie tant la frénésie du président à transformer la politique étrangère états-unienne s’apparente à un spectacle joué en solo ? Tant l’establishment du State Department semble avoir été mis sur la touche ? Et d’ailleurs, comment parler encore d’establishment lorsque toute idée de stabilité est ainsi mise à mal ? Parmi les diplomates et les élus interviewés dans le cadre de cet article, beaucoup nous ont décrit un cercle d’influence toujours plus réduit autour du Bureau ovale, dont les membres seraient sélectionnés moins pour leur expertise que pour leur loyauté.
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