Des fusils d’assaut crépitent sur une plage battue par les vents du détroit de Taïwan. Des dizaines de réservistes, à peine sortis de la vie civile, visent des cibles disposées face à la mer. Ce 5 août, ce tir n’a rien d’anodin : il ouvre « Han Kuang 42 », le plus grand exercice militaire annuel de Taïwan, dix jours de manœuvres censées préparer l’île à l’impensable ; une invasion chinoise.
Jusqu’au 14 août, l’armée taïwanaise va enchaîner les scénarios : préparatifs de guerre, protection des forces, défense contre un débarquement amphibie, combats à l’intérieur des terres, puis opérations prolongées. Nouveauté de cette édition, une pratique empruntée à l’armée américaine, le « backbrief », où les officiers subalternes doivent reformuler et valider eux-mêmes leurs ordres de mission, avant de les exécuter sans attendre le feu vert de leur hiérarchie.
Depuis plusieurs années, Taipei cherche à décentraliser sa chaîne de commandement, pariant sur la capacité de ses officiers de terrain à improviser plutôt que d’attendre des ordres venus d’en haut, un scénario jugé trop lent face à la vitesse d’une attaque chinoise.
Chars, drones et un commandement flambant neuf
Sur le terrain, l’armée engage pour la première fois ses chars les plus récents, entrés en service en octobre dernier, dans des exercices de défense contre un débarquement amphibie dans le nord de l’île. Autre première : le Coastal Combat Command, unité tout juste créée le 1er juillet, affronte son baptême du feu. Sa mission : regrouper sous un même commandement les batteries de missiles côtiers, les stations radar, la surveillance maritime et la défense antiaérienne, pour resserrer le lien entre détection et frappe.
Taïwan mise aussi sur sa flotte de missiles antinavires, tirables depuis des avions, des navires ou des rampes terrestres. Reuters l’a chiffré : l’île devrait aligner plus de 1 800 exemplaires d’ici 2029, dont la moitié produite localement. Objectif avoué par des officiers taïwanais : empêcher tout débarquement, en s’inspirant de l’Ukraine, qui a chassé la flotte russe de la mer Noire sans disposer d’une seule véritable frégate. Cette bascule vers une défense dite « asymétrique » – miser sur des armes peu coûteuses mais redoutables plutôt que sur une confrontation frontale, hors de portée budgétaire face à Pékin, structure désormais toute la doctrine militaire de l’île.
La population aussi mise à l’épreuve
Les civils ne sont pas épargnés. En parallèle du volet militaire, Taïwan organise, du 7 au 13 août, ses exercices de résilience urbaine : sirènes antiaériennes, évacuations chronométrées, amendes de 30 000 à 150 000 dollars taïwanais pour quiconque ignore les consignes. Nouveauté cette année : un ralentissement du réseau mobile à peine 1 % de sa vitesse normale, pendant trente minutes, dans 14 comtés du centre et du nord, environ 17 millions d’habitants, soit près des trois quarts de la population, plongés artificiellement dans un scénario où les communications s’effondrent.
Autre première : des journalistes sélectionnés accompagneront des unités en première ligne pendant une partie des manœuvres, un test grandeur nature de la capacité de l’armée à laisser filmer le front sans dévoiler ses positions. Sur le plan diplomatique, le message est calibré. « La formation peut toujours être améliorée », a lâché ce 5 août le ministre de la Défense Wellington Koo, promettant un entraînement « assidu et intense » pour être prêt « en temps de paix » comme « en temps de guerre ». Le président Lai Ching-te, lui, a été plus direct : à la veille des exercices, il a dénoncé une « terreur rouge » qui « se propage également aux quatre coins du monde » à mesure que s’étend l’autoritarisme du Parti communiste chinois.
Pékin, qui revendique Taïwan comme une province rebelle et n’a jamais exclu d’y recourir à la force, multiplie en retour les incursions aériennes et navales autour de l’île, ce que Taipei qualifie de « tactiques de zone grise », coercitives mais calibrées pour rester sous le seuil de la guerre ouverte. Un obstacle budgétaire persiste. Le gouvernement de Lai Ching-te veut porter les dépenses de défense à 5 % du PIB d’ici 2030. Mais l’opposition, majoritaire au Parlement, a réduit d’un tiers en mai le budget spécial de défense réclamé par le pouvoir, ramené à 25 milliards de dollars. De quoi rappeler que la ligne de front taïwanaise ne se joue pas seulement sur les plages du détroit, mais aussi dans l’hémicycle de Taipei.






