Sur le toit de la prison de Hamedan, la fillette de trois ans commet sa première erreur politique. Face à un gardien de la Révolution qui interroge sa grand-mère sur la localisation du père, dissident recherché par le nouveau pouvoir théocratique, l’enfant laisse échapper l’irréparable : « Non, ils sont à Téhéran. » L’agent en faction sourit froidement : « Il faut entendre la vérité de la bouche des enfants. » Près de quatre décennies plus tard, la voix d’Azadeh Alemi ne tremble plus au moment de se remémorer ce basculement. « C’est à ce moment-là que j’ai compris que j’avais fait une énorme erreur. »
Cette scène, elle la raconte sans trembler. Née en 1979, trois mois après la révolution qui renverse le Shah, Azadeh Alemi grandit dans une famille happée par la répression théocratique naissante. Ses parents, jeunes sympathisants de l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran, espéraient une République démocratique. Ils héritent d’un Guide suprême, Ruhollah Khomeini, et d’un parti unique. Deux de ses oncles, âgés de 22 et 25 ans, sont exécutés en 1981. Sa tante, enceinte de cinq mois, subit le même sort. Sa mère écope de huit ans de prison.
Une enfance entre les murs d’Evin
L’enfance d’Azadeh Alemi se construit dans les couloirs des prisons de Hamedan puis de Téhéran, entre les bras d’une grand-mère et les visites à une mère condamnée. À trois ans, elle passe six mois derrière les barreaux avec sa grand-mère, arrêtée pour faire parler la famille après l’exécution de ses oncles. « La première fois que je suis allée en prison, c’était avec ma grand-mère », se souvient-elle. Un détail, l’eau des douches, reste gravé : tiède pour l’enfant, glacée pour l’aïeule.
À six ans, nouvelle arrestation, cette fois avec sa mère, à peine sortie de détention. Direction Evin, la prison la plus redoutée du régime – celle où seront plus tard détenus les Français Cécile Kohler et Jacques Paris. Mère et fille sont jetées dans une cellule d’isolement en béton, sans lumière, avec pour tout mobilier deux couvertures sales. Pendant deux mois, chaque nuit, les gardiens viennent arracher la mère des bras de l’enfant pour l’emmener interroger. « Ils lui répondaient : on continuera jusqu’à ce que toi et ta fille deveniez folles », rapporte-t-elle.
Depuis deux ans, Azadeh Alemi est porte-parole du Comité de soutien aux droits de l’homme en Iran
Sa mère ne pleure jamais devant elle. Elle chante, invente des histoires, refuse de montrer la peur. Une pédagogie de la résistance, transmise sans mot d’ordre. « Elle m’apprenait déjà comment vivre face à ce régime », résume Azadeh Alemi. Interrogée elle-même par les gardiens sur son amour pour Khomeini, l’enfant apprend très tôt à mentir pour protéger les siens. Aujourd’hui encore, la peur du noir et de l’enfermement ne l’a jamais quittée.
En 1988, sa mère est libérée quelques mois avant que le régime ne déclenche, sur fatwa de Khomeini, le massacre de milliers de prisonniers politiques enterrés depuis dans des fosses communes à travers le pays. Ayant échappé de peu au carnage, la mère orchestre leur fuite finale en mars 1989. À bord de deux chevaux guidés par des passeurs, à travers les cols enneigés séparant l’Iran de la Turquie, Azadeh Alemi quitte définitivement sa terre natale à dix ans. Elle arrive en France l’année suivante.
Du silence à l’engagement
Pendant près de vingt ans, Azadeh Alemi construit une vie ordinaire ; des études de droit, une entreprise montée avec son mari, trois fils. Le militantisme de ses parents la tient à distance, sans jamais la quitter tout à fait. « Malgré tout, je ressentais toujours un vide », dit-elle. C’est en observant grandir ses propres enfants qu’elle bascule : elle pense alors aux adolescents iraniens arrêtés, emprisonnés, parfois exécutés pour avoir manifesté. Vers 2014, elle commence à témoigner publiquement. En 2018, elle y consacre l’essentiel de son temps.
Depuis deux ans, Azadeh Alemi est porte-parole du Comité de soutien aux droits de l’homme en Iran, une structure composée en grande partie de bénévoles eux-mêmes victimes du régime ou proches de victimes. Le comité s’appuie, selon elle, sur un réseau de contacts en Iran, dont des membres des unités de résistance qui font remonter des informations sur les arrestations et les exécutions. « Hier encore, deux prisonniers politiques ont été exécutés à Ispahan », rapportait-elle récemment, citant aussi le cas d’un jeune diplômé en droit de 26 ans mis à mort après avoir rejoint la résistance.
Réduire la condition des Iraniennes au port du voile obligatoire est une erreur de perspective
Sur l’avenir du pays, Azadeh Alemi défend une position tranchée, celle du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), présidé par Maryam Radjavi : ni intervention étrangère, ni restauration monarchique, mais un renversement porté par la résistance organisée et les unités clandestines à l’intérieur du pays, en vue d’une République démocratique et laïque. Face aux critiques décriant la structure de cette opposition issue des Moudjahidine du peuple, elle dénonce la stratégie de désinformation du régime : « Toutes les dictatures cherchent à discréditer leur principale opposition. »
Les femmes en première ligne
La mort de Mahsa Amini, en septembre 2022, après son arrestation par la police des mœurs pour un voile mal ajusté, a projeté sur la scène internationale un mouvement, « Femme, Vie, Liberté », qu’Azadeh Alemi avait vu venir de loin. « Ce n’était malheureusement pas une nouveauté de voir la police des mœurs persécuter les femmes iraniennes », observe-t-elle. Ce qui l’a frappée, en revanche, c’est la prise de conscience soudaine, en Iran comme dans la diaspora, de l’ampleur d’un système qu’elle décrit comme structurellement inégalitaire.
Pour elle, réduire la condition des Iraniennes au port du voile obligatoire est une erreur de perspective. Le cœur du problème, dit-elle, tient à l’absence de droits fondamentaux : autorisation du mari ou du père requise pour voyager, garde des enfants quasi impossible à obtenir après une séparation, divorce semé d’obstacles. Une femme, dans le droit iranien tel qu’elle le décrit, « vaut la moitié d’un homme ». Le rapport 2024 de la Commission des femmes du CNRI évoque, de son côté, une répression en escalade par rapport à l’année précédente.
Azadeh Alemi porte un prénom qui, en persan, signifie « celle qui est libre ». Elle dit s’en sentir aujourd’hui digne : « Avec ce prénom, mes parents m’ont transmis une responsabilité. Celle de faire en sorte que cette liberté ne soit pas seulement la mienne, mais celle de tous les Iraniens. » Sur la chute du régime, elle ne formule aucun doute. « Le régime iranien n’a jamais été aussi affaibli », affirme-t-elle, quand la jeunesse, dit-elle, « n’a jamais été aussi déterminée ».






